CASANOVA, PRINCE DE LA FRANCOPHONIE

DOMINIQUE FERNANDEZ
DOMINIQUE FERNANDEZ
DOMINIQUE FERNANDEZ Irremplaçable Pléiade ! L’acquisition du manuscrit des mémoires de Casanova par la Bibliothèque nationale de France en 2010 a déterminé les Éditions Gallimard à publier ce merveilleux texte, apogée du XVIIIe siècle, à placer entre Voltaire, Tiepolo et Mozart. On sait l’histoire du manuscrit. Après la mort de Casanova, il fut vendu à un éditeur allemand qui, effaré par la liberté qui s’y étalait à chaque page, en publia une version  édulcorée, récrite par M. Laforgue. Ce professeur rabota l’érotisme, non sans corriger ce qu’il jugeait des fautes de langue. Cette version faussait complètement l’image de Casanova, réduit à un coureur de jupons assez prude. M. Laforgue « jetait un voile » là où le Vénitien racontait tout. L’Histoire de ma vie restituée dans sa verdeur et sa vigueur, avec ses savoureux italianismes, nous offre enfin le portrait de l’homme peut-être le plus libre qui ait jamais paru sur la terre – et d’un des plus grands écrivains français en ce siècle qui n’en manquait pas. Saluons en lui le prince de la francophonie. Libre, c’est-à-dire, pour faire bref, le contraire de Don Juan, avec qui on le compare souvent. Don Juan trouve son plaisir dans la transgression : il ne séduit les femmes que pour braver la morale, la religion, la loi, Dieu. Casanova ignore toute forme de surmoi. Il n’est même pas cynique, il est simplement naturel. Il jouit de son bonheur sans avoir besoin de le disputer à des forces qui le lui prohibent. Les femmes ? Mais...
DOMINIQUE FERNANDEZ
DOMINIQUE FERNANDEZ

Irremplaçable Pléiade ! L’acquisition du manuscrit des mémoires de Casanova par la Bibliothèque nationale de France en 2010 a déterminé les Éditions Gallimard à publier ce merveilleux texte, apogée du XVIIIe siècle, à placer entre Voltaire, Tiepolo et Mozart. On sait l’histoire du manuscrit. Après la mort de Casanova, il fut vendu à un éditeur allemand qui, effaré par la liberté qui s’y étalait à chaque page, en publia une version  édulcorée, récrite par M. Laforgue. Ce professeur rabota l’érotisme, non sans corriger ce qu’il jugeait des fautes de langue. Cette version faussait complètement l’image de Casanova, réduit à un coureur de jupons assez prude. M. Laforgue « jetait un voile » là où le Vénitien racontait tout. L’Histoire de ma vie restituée dans sa verdeur et sa vigueur, avec ses savoureux italianismes, nous offre enfin le portrait de l’homme peut-être le plus libre qui ait jamais paru sur la terre – et d’un des plus grands écrivains français en ce siècle qui n’en manquait pas. Saluons en lui le prince de la francophonie.

Libre, c’est-à-dire, pour faire bref, le contraire de Don Juan, avec qui on le compare souvent. Don Juan trouve son plaisir dans la transgression : il ne séduit les femmes que pour braver la morale, la religion, la loi, Dieu. Casanova ignore toute forme de surmoi. Il n’est même pas cynique, il est simplement naturel. Il jouit de son bonheur sans avoir besoin de le disputer à des forces qui le lui prohibent. Les femmes ? Mais aussi les garçons, si l’occasion s’en présente, comme avec le jeune officier russe à Saint-Pétersbourg. S’il n’a personne à mettre dans son lit, il conseille d’imiter Onan. L’Occident aurait gagné deux cents de bonheur s’il avait écouté cette recommandation, au lieu de suivre Voltaire, obscurantiste sur ce point. Lumineux Casanova ! Chez lui, aucun tabou. Le plaisir gratuit et volage, qu’il nous communique par sa verve et son bagout inépuisables. On respire dans ses mémoires l’air marin et ventilé de Venise, non l’atmosphère sinistre des sacristies espagnoles. Le corset judéo-chrétien ? Connais pas ! Le pur entrain de la chasse au bonheur. Rien d’étonnant qu’on ait attribué longtemps à Stendhal, au XIXe siècle, ce bréviaire d’eudémonisme.

Les aventures amoureuses n’en constituent qu’une partie. L’Histoire de ma vie est un tableau complet de la société européenne. Le libertin est aussi un analyste des mœurs de son temps. Casanova voyage partout et partout observe les usages, les drôleries, les travers, s’en amuse, met la main à la pâte par des suggestions ingénieuses. À Paris, il fonde la Loterie nationale. À Saint-Pétersbourg, il essaie (en vain) de persuader Catherine II d’aligner le calendrier russe sur le calendrier grégorien (c’est Lénine qui fera la réforme). À Vienne, il donne un coup de main à Lorenzo da Ponte et à Mozart pour le livret de Don Giovanni, italianisant la sombre histoire par des touches plus légères. À Ferney, il discute avec Voltaire de littérature et de politique. À Varsovie, c’est Horace qui lui fournit un sujet de conversation avec le roi Stanislas Auguste. Il traduit en vers l’Iliade, écrit une histoire de la Pologne, un traité de mathématiques, étudie l’Encyclopédie, vénère Diderot et d’Alembert, lance des journaux, compose un gros roman d’anticipation qui préfigure Jules Verne. Le célèbre et parfaitement véridique récit de son évasion de la prison de Venise n’a d’équivalent que dans l’imagination d’Alexandre Dumas (qui n’a pu connaître Casanova) lorsque le romancier du Comte de Monte-Cristo a raconté l’évasion d’Edmond Dantès du château d’If.

Aux trois volumes de la Pléiade s’ajoute l’album Casanova (un de ces fameux albums annuels), écrit d’une plume aussi alerte que savante par Michel Delon, grand connaisseur en ce domaine (Diderot, Sade), et enrichi de très nombreuses illustrations. Voilà enfin justice rendue à celui que Stefan Zweig, trompé par la version mensongère du texte, trouvait « vide comme une bulle de savon », et qui déborde au contraire de plénitude et de succulence.

Artpassions Articles

E-Shop

Nos Blogs

Instagram Feed