De l’art de la curiosité à la BRAFA, salon d’art bruxellois par Tancrède Hertzog

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De l’art de la curiosité à la BRAFA, salon d’art bruxellois :

Les salons d’art les plus courus – que quelqu’un, il y a très longtemps, a décidé d’affubler du doux nom de « foires » afin de les ravaler au niveau des kermesses à vins et à tricots – sont ceux dédiés à l’art contemporain, à l’art du temps. Ce sont la FIAC à Paris, Frieze à Londres ou Art Basel (à Bâle et Miami). Mais les foires contemporaines n’ont pas toujours tenu le haut du pavé. Il y a quarante ans, le tout-venant bourgeois se précipitait dans des salons consacrés en majorité à l’art ancien, aux tableaux, sculptures, objets d’art, dessins, gravures, meubles, arts extra-européens issus de ce que l’on appelle le second marché (des œuvres achetées à un propriétaire privé et que l’on revend). Leur heure de gloire est certainement derrière elles, le goût d’aujourd’hui comprenant de moins en moins bien celui du passé. Le collectionneur de 2017 veut de l’art de 2017. Il n’y comprend pas forcément plus qu’à la peinture impressionniste ou qu’à l’art japonais, mais au moins il sait qu’il est à la mode, il se sent dans le vent, ça le rassure, il est comme les autres, il peut pérorer. « Etre dans le vent, une ambition de feuille de morte » disait un philosophe.

Les foires non-contemporaines sont affectées par un autre type de snobisme. Elles attirent une foule plus guindée, un peu trop vieille France si vous voulez mon avis, mais on y croise aussi des gens qui savent de quoi ils parlent, des connaisseurs qui apprécient l’art et se fichent des feuilles mortes.

De plus, elles mêlent de tout, des sculptures antiques à l’art moderne en passant par les masques africains : on y trouve toujours quelque chose à se mettre sous la dent. Feuille morte oblige, on y voit aussi toujours plus d’art contemporain, souvent pas du meilleur.

Pour observer l’une des plus vénérables de ces foires éclectiques, il faut se rendre, chaque mois de janvier, à Bruxelles.

Bruxelles est une ville qui vaut sur le marché artistique car proche de Paris, Londres, Amsterdam et de l’Allemagne, mais aussi parce que, par tropisme historique, les Belges et les Hollandais aiment l’art et aiment le posséder.

J’ai toujours entendu qu’à la BRAFA, charmant acronyme de cette Brussels Art Fair, on faisait des ventes juteuses : mais vous trouverez rarement un galeriste qui vous dira le contraire, qu’il n’a rien vendu, même si c’est le cas, a fortiori si, comme moi, vous n’avez pas pris garde de dissimuler votre carte de journaliste pendant que vous arpentiez les allées où cent quarante galeries attendent fébrilement l’acheteur.

Bref, nous étions au vernissage de la BRAFA et nous avons vu les comtesses ruinées qui retrouvent sur les stands des galeries la pendule de grand-papa qu’elles ont vendue pour rafistoler la piscine et payer ses cours d’équitation à Marie-Madeleine, nous avons toisé les financiers repus aux femmes refaites qui disent bien haut qu’ils aiment beaucoup l’art et qu’ils l’achètent très cher, et nous avons entendu les thuriféraires de la modernité proclamer à leur petit groupe d’amis, verre de champagne à la main et formule piquante prête à être dégainée que, en gros, « c’était mieux avant » avant de regagner le clavier de leur Smartphone. Les quelques vrais connaisseurs se distinguent aisément par l’absence, dans leurs manières, de cette vulgarité propre aux nantis qui est celle de l’autosatisfaction et du mépris des autres, que les beaux costumes et les belles robes ne parviennent pas à masquer. Nous avons essuyé, également, les commentaires pleins de bon sens, les « c’est beau », « c’est pas beau », « j’en ai déjà un pareil, non ? », « les primitifs italiens qu’est-ce que c’est ennuyeux ! », « ça date de 1750 chérie, le règne de Louis XIV », « il n’est pas un peu trop jaune ce tableau ? ». Nous sommes parvenus, enfin, entre les petits fours et les robes fuchsia, à observer les œuvres.

BRAFA in Artpassions web janvier 2017
Vue du stand de la galerie Munichoise Brenske tenue par le fils du fondateur

La foire bruxelloise est bien connue pour la place qu’elle accorde aux galeries spécialisées, celles qui se consacrent à un domaine très spécifique, auquel elles sont parfois les seules à s’intéresser. Leurs propriétaires sont presque toujours d’éminents spécialistes du domaine en question, ce qui rend ces galeries fort discrètes indispensables pour la connaissance de l’art. C’est le cas de la galerie munichoise Brenske, ouverte en 1972 et tenue par le fils du fondateur, qui se spécialise dans les icônes anciennes, russes, grecques et d’ailleurs, du XVIe au XIXe siècle.

Il y a également la galerie genevoise Grand Rue, qui sélectionne les plus fines gouaches et aquarelles de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, réalisées en Suisse et en Italie, à l’âge du Grand Tour. Quels créneaux ! C’est un peu comme le professeur ou le critique spécialisé en littérature hongroise du XVIIIe siècle. Ca n’intéresse pas grand monde mais ça force l’admiration. Heureusement qu’il existe des gens comme ça. Et les icônes russes comme les gouaches napolitaines ont cela de plus par rapport à la littérature hongroise du XVIIIe siècle, certainement très intéressante, qu’il n’y a pas besoin de connaissances particulières pour en admirer les qualités.

Notons que les stands de ces galeries atypiques sont entièrement beaux, là où certaines galeries plus classiques (peinture et sculpture) proposent des accrochages qui ne rendent pas service aux œuvres qu’elles exposent et rendent la consommation esthétique indigeste. Les myriades de petites fenêtres d’or des icônes de la galerie Brenske, réparties sur plusieurs niveaux et occupant tous les murs sont un plaisir pour l’œil autant que pour l’esprit, si l’on y prend la peine de s’y attarder plus d’une minute – la moyenne qu’un visiteur passe sur un stand.

In Artpassions web janvier 2017
MR. Mauton, Atrio del Cavallo, 1822, gouache, galerie Grand Rue

Autre moment de satisfaction esthétique, on l’a dit, chez Grand Rue. Les cloisons de son espace sont tendues de carmin et s’y accumulent dans une juste respiration, des gouaches napolitaines et des vues de montagnes, conservées pour la plupart dans leurs beaux et sobres cadres d’origine : les couleurs tendres, chaudes voire poudreuses des premières, peintes pour les fortunés touristes d’il y a deux cents ans, donnent la réplique aux harmonies blanches et froides des lithographies aquarellées de Linck ou Hackert, qui représentent les  cimes enneigées des Alpes, à l’époque des premières ascensions. Remarquons, à ce sujet, deux gravures rehaussées de couleur à la main et figurant la première escalade du Mont Blanc par M. de Saussure, arrière grand-père du plus célèbre Ferdinand, inventeur de la linguistique moderne, auquel on doit les concepts précieux de « signifiant » et « signifié ».

In Artpassions Web janvier 2017
-Christ mélancolique, Russie, XVIe siècle, galerie Brenske
In Artpassions Web janvier 2017, BRAFA
-Portrait d’un missionnaire protestant noir, Congo, XIXe siècle, ivoire, galerie Finch & Co

Enfin, une galerie anglaise dont on n’a hélas pas noté le nom, a décidé de faire de son stand un vrai cabinet de curiosités façon capitaine Cook et Livingstone, découverte de l’Océanie et de l’Afrique. Là aussi, face à ce désordre organisé, l’esprit de curiosité qui sommeille en chacun de nous se réveille et y trouve son compte. Il n’y a pourtant pas de chefs-d’œuvre sur ce stand, ce sont plutôt des objets un peu mineurs. Mais le contraste entre les maquettes en bois rustique de façades de cathédrales françaises, les masques africains poilus du XIXe siècle, la peintures anglaise un peu naïve représentant un lord et son serviteur au milieu des palmiers et de quantité de petits objets du type grigri enfermés dans des vitrines ou sous cloche donne à cette galerie le charme d’un comptoir de port et l’allure de ces magasins aux merveilles qui donnent envie d’acheter.

Tancrède Hertzog