Chef-d’œuvre animalier

Une seule œuvre peut en dire long sur le goût et les qualités d’un collectionneur, lorsqu’elle est vraiment exceptionnelle. C’est le cas de la sculpture présentée ici, qui pourrait figurer en bonne place dans la fameuse Salle des Animaux au Musée Pio-Clementino du Vatican. Il s’agit d’une sculpture en marbre, d’époque romaine, représentant un tigre dans toute sa majesté. Le fauve s’avance, en relevant la tête pour darder son regard surun ennemi invisible. Sa gueule béante laisse voir ses crocs acérés. Ses oreilles sont couchées. Ses muscles saillent sous la peau. On croirait l’entendre rugir…Le socle, sur lequel repose la figure en faisant corps avec lui, a été laissé brut, pour suggérer un sol inégal, comme dans la nature. Une touffe d’herbes hautes et un tronc brisé renforcent l’impression que l’animal est saisi sur le vif, dans son milieu, jungle ou savane.Pour le représenter dans toute sa vérité, le sculpteur a choisi un marbre veiné de noir, propre à imiter les rayures de son pelage.D’une manière générale, ce qui frappe, c’est le caractère parfaitement réaliste de la représentation, qui vaut aussi pour l’attitude. Ce qui suppose, chez le sculpteur, une connaissancedirecte de cette espèce. Où a t-il pu en voir un spécimen et l’observer longuement, d’assez près pour en comprendre la morphologie ? Au cirque, évidemment, théâtre de chasses artificielles (venationes), dont les fauves constituaient l’attraction majeure. Et, en dehors du cirque, on pouvait contempler des tigres dans les ménageries (elles existaient chez les Romains) et dans les ports, où...

Une seule œuvre peut en dire long sur le goût et les qualités d’un collectionneur, lorsqu’elle est vraiment exceptionnelle. C’est le cas de la sculpture présentée ici, qui pourrait figurer en bonne place dans la fameuse Salle des Animaux au Musée Pio-Clementino du Vatican.

Il s’agit d’une sculpture en marbre, d’époque romaine, représentant un tigre dans toute sa majesté. Le fauve s’avance, en relevant la tête pour darder son regard surun ennemi invisible. Sa gueule béante laisse voir ses crocs acérés. Ses oreilles sont couchées. Ses muscles saillent sous la peau. On croirait l’entendre rugir…Le socle, sur lequel repose la figure en faisant corps avec lui, a été laissé brut, pour suggérer un sol inégal, comme dans la nature. Une touffe d’herbes hautes et un tronc brisé renforcent l’impression que l’animal est saisi sur le vif, dans son milieu, jungle ou savane.Pour le représenter dans toute sa vérité, le sculpteur a choisi un marbre veiné de noir, propre à imiter les rayures de son pelage.D’une manière générale, ce qui frappe, c’est le caractère parfaitement réaliste de la représentation, qui vaut aussi pour l’attitude. Ce qui suppose, chez le sculpteur, une connaissancedirecte de cette espèce. Où a t-il pu en voir un spécimen et l’observer longuement, d’assez près pour en comprendre la morphologie ? Au cirque, évidemment, théâtre de chasses artificielles (venationes), dont les fauves constituaient l’attraction majeure. Et, en dehors du cirque, on pouvait contempler des tigres dans les ménageries (elles existaient chez les Romains) et dans les ports, où l’on déchargeait les cages qui les contenaient.Oppien, qui vivait sous Marc Aurèle, parle du tigre dans ses Cynégétiques («Sur la chasse»). Il dit de celui-ci qu’il a un corps «noble et superbe», en ajoutant: «La nature ingénieuse et féconde, entre mille animaux, n’en a produit aucun de plus agréable à nos yeux». Oppien est d’ailleurs le seul auteur de l’Antiquité à prêter au tigre la particularité qui le distingue de la panthère, soit les rayures qui l’ornent de la tête à la queue. Et, à l’opposé, il range la panthère parmi les animaux «sans force et sans courage».

La chasse au tigre, apanage des riches et des puissants, exigeait des moyens considérables. D’abord une foule de rabatteurs, brandissant des torches, pour pousser le fauve dans les filets tendus entre les arbres d’une clairière. Puis un bataillon d’hommes armés d’un javelot et d’un bouclier. Pour la capture, on utilisait des cages, amenées sur place par chariot. Quand le tigre, attiré par la dépouille du chevreau qu’on avait mis dans la cage, y pénétrait, on rabattait le volet coulissant. Tout cela n’allait pas sans danger, bien sûr, et nombre de chasseurs y laissèrent leur vie.La sculpture, qui provient probablement d’Afrique du Nord, date de l’époque impériale, sans qu’on puisse préciser davantage. Sadestination, en revanche, ne fait pas de doute: orner un jardin, plus précisément une grotte ou une fontaine.Son état de conservation est bon, sauf que la surface a souffert d’une longue exposition aux intempéries. Et, à ce propos, on remarquera que les parties noires, plus dures, ont mieux résisté à l’usure que les blanches, plus tendres. Il en résulte que les rayures de l’animal sont aujourd’hui en relief.Dernier détail à signaler: les yeux du fauve étaient à l’origine représentés par une lentille de pierre dure ou de verre coloré, fixée au fond des orbites. Un restaurateur moderne a tenté une restauration, forcément imparfaite.


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Jacques Chamay

Né à Genève en 1940, Jacques Chamay est titulaire d’une licence en langues anciennes et d’un doctorat en archéologie classique. Ancien membre de l’Institut Suisse de Rome et membre de l’Académie Suisse des Sciences humaines. Conservateur en chef en chef du département d’Archéologie du Musée d’art et d’histoire de Genève, il a organisé un vingtaine d’expositions. Son abondante bibliographie consiste en catalogues raisonnés et autres études, portant notamment sur la céramique attique et italiot. C’est à lui que revient la fondation de l’Association Hellas et Roma, qui œuvre en faveur du rayonnement de l’art classique à Genève. Conservateur honoraire depuis 2003, Jacques Chamay demeure très actif dans son domaine d’intérêt et apporte sa contribution à plusieurs revues et magazines spécialisées.

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