Alix l’intrépide, Un archéologue se souvient de Jacques Martin par Jacques Chamay

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Un archéologue se souvient de Jacques Martin

 

Cette année 2018, le monde du 9e art célèbre les 70 ans d’Alix l’intrépide, le héros créé par Jacques Martin. Comme il se doit, le coup d’envoi des diverses manifestations fut donné au Festival international de la bande dessinée, qui s’est tenu à Angoulême, du 25 au 28 janvier.

Nul ne l’ignore, Jacques Martin situe les aventures d’Alix dans l’Antiquité romaine, au temps de Jules César. Le soin mis dans les costumes et les décors, et cela dès les premiers albums, ajouté au sérieux de l’intrigue, ont fait la réputation de l’auteur, qui pouvait se vanter d’avoir suscité la vocation de nombreux archéologues, dont je fais partie.

J’ai eu la chance de rencontrer Jacques Martin. L’événement (pour moi, c’en fut un !) eut lieu à Genève, en 2001, à l’occasion de l’exposition Ostia. Port et porte de la Rome antique, présentée au Musée Rath du 23 février au 22 juillet. En qualité de conservateur en chef du Département d’archéologie du Musée d’art et d’histoire, dont le Musée Rath est une dépendance, j’avais monté cette ambitieuse exposition en collaboration avec mon collègue Jean-Paul Descoeudres, professeur d’archéologie classique à l’Université. Il s’agissait de faire découvrir au public ce site archéologique de première importance, lequel, étonnamment, n’avait jamais été jusque-là le sujet d’une exposition temporaire d’envergure.

Jacques Martin, qui résidait une partie de l’année sur la riviera vaudoise, en avait entendu parler et il avait sollicité l’un de ses amis travaillant au CERN pour entrer en contact avec moi. Inutile de dire que, joint par téléphone, j’ai proposé aussitôt à mon interlocuteur une visite spéciale pour lui et pour Jacques Martin, visite que je me ferais un plaisir de conduire moi-même.

Mes deux invités furent sur place le jour dit, pile à l’heure. Jacques Martin se montra attentif, passionné plutôt, d’autant que, comme il me l’apprit, il envisageait de consacrer à Ostie un de ses albums pédagogiques. Malgré son âge, 80 ans, il ne manifesta aucune fatigue à se faire tout expliquer, posant sur les objets son regard pénétrant et un peu sévère que je lui connaissais déjà par des photographies.

Après la visite, j’ai invité Jacques Martin et son ami à prolonger la rencontre par un repas. Il faisait beau et nous nous installâmes à la terrasse d’un restaurant situé à proximité du Musée Rath.

En verve, Jacques Martin évoqua longuement, sur ma demande, sa collaboration avec Hergé, enchaînant les anecdotes à son sujet. Il me révéla notamment à la suite de quelle circonstance cocasse, dans laquelle il avait lui-même joué un rôle, son patron s’était définitivement entiché de peinture moderne, jusqu’à collectionner assidûment, non sans s’appuyer sur les conseils d’un ami galeriste. Jacques Martin avoua en souriant que sur ce point, il aurait dû imiter Hergé, car il serait aujourd’hui un homme riche…

Dans ses propos sur Hergé, j’ai cru déceler chez Jacques Martin une certaine amertume, comme si sa contribution à l’œuvre du maître n’avait pas été considérée à sa juste valeur. C’est possible. Mais il n’empêche qu’Hergé, on le sait par ailleurs, admirait le talent de son collaborateur, au point qu’on peut se demander s’il n’éprouvait pas à son égard une certaine envie.

Sur son art à lui, Jacques Martin était moins disert. Et il me confia ce fait que j’ignorais : sa vue déclinait inexorablement, d’où le recours à des assistants, de plus en plus actifs et influents. Cette infirmité a-t-elle joué un rôle dans le changement de style qui a suivi la production des trois premiers Alix ? Je l’ignore, car je n’ai pas posé la question à Jacques Martin. Il m’aurait fallu avouer que je n’ai plus aimé autant les albums suivants, postérieurs à 1951. En effet, selon moi, ceux-ci ont perdu une part de leur fraîcheur, au niveau du scénario mais surtout de l’exécution. Je n’y retrouve pas la même maîtrise, laquelle tenait davantage, à vrai dire, du dessin académique que de la fameuse « ligne claire », pratiquée par Hergé et son école.

Je n’ai plus revu Jacques Martin après cette mémorable rencontre. Cependant, chaque année et jusqu’à sa mort en 2010, il m ’adressait une carte de vœux, illustrée par lui.

On a beaucoup glosé et on le fait encore sur le degré de vraisemblance des aventures d’Alix.

Dans quelle mesure l’Antiquité décrite dans ces albums est-elle conforme à la réalité historique ?  La question semble assez vaine quand il s’agit d’un conteur comme l’était Jacques Martin, lequel de surcroit ne s’adressait pas à des adultes mais à des adolescents. À ceux qui lui reprochaient son inexactitude, Alexandre Dumas répondait qu’on peut violer l’histoire, « à condition de lui faire de beaux enfants » ! Alix n’est-il pas de ceux-là ?

Jacques Chamay