Trouvée en mer et longtemps conservée dans une collection privée israélienne, une coupe en or, provenant de l’Egypte ptolémaïque, représente une scène de la vie ordinaire, la pêche, activité alimentaire ou de loisir, qui trouve ici, grâce au génie d’un artiste anonyme, la dignité qu’Homère lui refusait.



La toreutique est l’art de travailler l’ivoire et les métaux précieux.Dans l’Antiquité, cet art hautement considéré fut poussé à un degré d’excellence rarement égalé par la suite, même de nos jours. Un bel exemple de cette virtuosité nous est donné par un vase en or, encore inconnu du public comme des spécialistes. Il a été découvert au large d’Akko, l’ancien Saint-Jean-d’Acre, par un pêcheur chanceux. Pendant le naufrage du navire qui le transportait ou lors de sa récupération, l’objet fut endommagé. Ainsi on déplore une grande lacune, des fissures et des froissures.La coupe, dépourvue d’anse, a été façonnée par martelage sur une âme en bois et sa paroi en est très mince. L’ornementation, quant à elle, résulte d’un long travail au repoussé. Le relief ainsi obtenu est peu saillant, mais juste assez pour permettre plans multiples et détails descriptifs. Les volumes sont si doux qu’on les croirait moulés dans l’argile.Le hasard a voulu que ce vase trouvé en mer porte un décor à sujet aquatique. Il représente, en effet, les différentes méthodes de la pêche à pied, pratiquée dans ce cas par quatre hommes groupés par paire. Des rochers et un arbre constituent le paysage où se déroule la scène, qu’il faut situer au bord de la mer.Le regard s’arrête tout d’abord sur un jeune homme au corps d’athlète, qui a pour tout vêtement un épais manteau couvrant seulement son dos. Sa tête se trouve protégée de l’ardeur du soleil par un pétase, chapeau à large bord qu’il a replié de façon à former une sorte de casquette à longue visière. Debout, le pied droit en appui sur un rocher et le torse ployé, il tient à deux mains un trident. Manifestement, il attend danscetteposture tendue le passage d’une proie, l’air concentré et prêt à frapper. De l’homme posté en face de lui, sur le même récif, il ne reste que les jambes et le bas du vêtement.La seconde paire montre, à gauche, un homme au crâne dégarni, à la barbe négligée, qui est assis, les pieds croisés. Il porte une grossière tunique sans manches, serrée à la ceinture. De la main gauche, il tient au-dessus de l’eau une canne à pêche. Mais il n’a pas encore lancé la ligne, occupé qu’il est à fixer l’appât sur l’hameçon, en approchant les mains de son visage, car il n’y voit plus très clair. Derrière lui, on distingue un panier de vannerie souple, à deux anses, destiné à recevoir ses captures. Le récipient cylindrique,placé un peu plus bas, à portée de main du pêcheur, contient probablement les amorces.Et on remarque encore, sur les rochers, un autre trident. Et aussi un aviron, suggérant la présence d’une embarcation ammarée à proximité.

Collection privée suisse
Le quatrième pêcheur se sert d’un filet, qu’il déploie à deux mains, penché en avant. Sa physionomie ingrate, son manteau informe, la simplepièce d’étoffe qui ceint sa taille lui confèrent une allure franchement misérable. Contrairement à son vis- à-vis, posté en hauteur, il setient sur la grève, au pied de ce qui semble être une falaise. C’est seulement le fretin qu’il peut espérer tirer hors de l’eau, les gros poissons étant réservés à son compagnon.Ces figures de pêcheurs se détachent sur un fond plane et lisse, meublé seulement par l’arbre, chargé d’une bandelette votive, qui étend une branche feuillue audessus du jeune homme. Cette vaste surface libre représente le ciel, probablement un ciel de plein midi, à la clarté aveuglante, qui estompe les ombres.Le style de cette superbe pièce d’orfèvrerie suggère Alexandrie d’Egypte comme lieu de provenance.La capitale des Lagides (ou Ptolémées) tirait sa richesse du commerce, un commerce qui s’étendait jusqu’à l’Inde, à travers la Mer rouge. Elle exportait le blé, le natron, le sel et le papyrus. A cela s’ajoutait les produits de son industrie: la toreutique dont j’ai parlé et aussi le verre (soufflé, fileté, doré, coloré, mosaïqué), la poterie à glaçure ou faïence, le bronze, la mosaïque, les textiles (peints, brochés, brodés), les parfums etc.«Comptoir du monde», selon le géographe Strabon, cette métropole cosmopolite a engendré un art qui a renouvelé profondément la tradition classique héritée de la Grèce.L’art alexandrin est un art de cour, rapidement adopté par une société opulente, aux mœurs raffinées, dans laquelle l’individualisme remplace l’esprit civique, que le système monarchique à rendu obsolète. Comme d’ailleurs l’art hellénistique en général, il rompt avec l’idéal de mesure et d’équilibre des siècles précédents pour privilégier le pittoresque, l’étrange, le pathétique. Les grands thèmes sont délaissés au profit des scènes de genre, reflétant fidèlement la vie quotidienne.Un poème de l’époque hellénistique, dans la manière de Théocrite, qui fit carrière à Alexandrie, décrit la vie misérable des pêcheurs professionnels:
Deux vieux pêcheurs dormaient dans la cabane basse, Construite de roseaux. Par les cloisons fendues, Passaient ici et là quelques vrilles tordues D’un plant maigre et jauni; pêle-mêle, une nasse, Un filet éraillés, des voiles suspendues Comme un rideau troué, quelques hardes, des plombs, Des lignes, des épieux, et des fagots qui font, Plantés dans l’eau de quelque crique, un labyrinthe Où l’imprudent poisson va s’engager sans crainte. Des pots pour la langouste et le poulpe; un baril Pour la saumure, et dans un coin, sur un étai, Un canot délabré. Et la porte n’était Close que d’un loquet, et verrou et serrure Manquaient; et pas de chien de garde; nul péril De vol, car voler quoi? Et, dans les alentours, Nuls voisins. Mais les murmures doux et sourds De la mer tout près d’eux leur tenaient compagnie.

Verre bleu cobalt Art romain, Ier siècle avant / Ier siècle après J.-C. Largeur 20 cm
Collection privée américaine (Steinhardt)
Cependant, à Alexandrie, les gens de qualité se livraient eux aussi à la pêche, mais pour leur seul plaisir. Ainsi, nous savons que lors de son fameux séjour en Egypte (hiver 41-40 avant J.-C.), Antoine s’adonnait à toutes sortes de divertissements en compagnie de Cléopâtre et sa cour. La pêche en faisait partie. Or, un jour qu’il n’avait rien pris, pour ne pas faire mauvaise figure devant la reine, il ordonna à des pêcheurs qui se trouvaient là de plonger sans être vus et de fixer à l’hameçon des poissons destinés au marché. Mais Cléopâtre qui, comme on sait, avait du nez, devina la supercherie. Elle fit mine d’admirer l’habileté de son amant. Puis elle informa ses amis de ce qui s’était passé et les invita à une partie de pêche, le lendemain. Antoine, qui ne se doutait de rien, jeta sa ligne devant tout le monde, persuadé qu’il obtiendrait le même succès que l’autre jour. Mal lui en prit, car Cléopâtre avait fait remplacer les complices du Romain par un homme à sa solde. Et ce n’est pas un poisson frais du jour qu’il sortit de l’eau, mais un hareng salé, et qui plus est importé du Pont (Mer noire)! Sous la risée générale, le fier soldat dut ravaler sa honte…Après Antoine et Cléopâtre, bien d’autres grands personnages s’adonnèrent au plaisir de la pêche. Auguste, par exemple, pratiquait ce sport. Et sous son règne, le poète Ovide composa un traité en vers consacré à la pêche (Halieutica), qu’il rédigea durant son exil au Pont Euxin. En 177(?), Oppien de Cilicie publia un autre poème didactique sur le même thème. En cinq livres, contenant quelque 3500 vers, il était dédié à Marc Aurèle (et à son fils Commode). Et c’est vrai qu’on imagine bien l’empereur philosophe pratiquant la pêche à la ligne, un exercice si propre à la méditation. Délaisser un moment les affaires du monde, pour suivre des yeux le flotteur de liège qui danse sur l’eau, quel plaisir sans pareil!Les Romains comme les Grecs étaient très friands de poissons, qu’ils savaient parfaitement préparer. Archestrate de Géla (Sicile), père historique de la gastronomie, recommandait l’extrême simplicité, dénonçant l’usage inconsidéré des condiments. Par exemple, pour un petit thon cuit sous la cendre, enveloppé dans des feuilles de figuier, un peu d’origan lui paraissait suffisant pour relever le goût.
Un des poissons les plus recherchés était le rouget (mullus), qui atteignait des prix incroyables. La sole et le turbot jouissaient aussi d’une grande faveur. Et, à propos de turbot, Juvénal raconte qu’un pauvre pêcheur d’Ancône avait capturé un spécimen d’une taille extraordinaire, dont il fit présent à l’empereur Domitien. Or, dans tout le palais, il ne se trouva pas de récipient assez grand pour le contenir. On réunit donc le Conseil. «Qu’en pensezvous?», dit l’empereur. «On le fait tailler en pièces?». Mais l’un des sages se récria: «Un tel affront ne se pourrait!». Et l’on finit par prendre la décision qui s’imposait: fabriquer un plat tout exprès. Cette anecdote en dit long sur le respect qu’on accordait à la chair du poisson, qui méritait tous les égards, y compris une découpe soigneuse.Le thème de la pêche, illustré sur la coupe en or, se retrouve sur quelques exemplaires d’une série de plats, probablement produits à Rome, entre 300 et 350 après J.-C. Ils sont en verre soufflé, incolore, avec un bord découpé et meulé. Le décor, en incisions minces et peu profondes, est très schématique, mais plein de vivacité, comme des graffitis. Une collection suisse recèle un de ces plats précieux, qui représente des barques à deux rames, évoluant entre des îlots, chacun signalé par un édicule. On y voit des pêcheurs au travail, l’un muni d’une canne, l’autre d’une épuisette. L’action se passe, semble-t-il, dans le delta du Nil. Cela n’a rien d’étonnant si l’on sait qu’à l’époque romaine, au temps de la République déjà, les scènes «nilotiques» avaient un grand succès, comme en connaîtront les chinoiseriesdans l’Europe du XVIIIe siècle, éprise elle aussi d’exotisme. Produits de luxe, ces plats ont survécu en très petit nombre et tous cassés.Mais je ne voudrais pas terminer sans mentionner l’existence d’un autre objet en verre, conservé celui-là dans une collection privée de New York. Il affecte la forme d’une coquille côtelée, celle d’un tridacne ou bénitier, tel qu’on en trouve dans la Mer rouge. Grâce au cobalt présent dans sa composition, le verre dont il est fait a une couleur bleue, celle du lapislazuli ou outremer naturel, matière précieuse très recherchée. Inutile de dire que ce vase étonnant n’a pas son pareil. A lui seul, il résume la mer et ses merveilles.