Biennale au Grand Palais, 2014

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Par Valentin Benoît

Valentin Benoît
Valentin Benoît

Après Karl Lagerfeld qui, en 2012, avait fait voler une montgolfière sous la verrière du Grand Palais, c’est Jacques Grange qui a signé cette année le décor de la Biennale des Antiquaires, faisant revivre, dans cette nef 1900, les jardins de Versailles. N’était-ce pas une union idéale ? Les parterres de jardins à la française ne servaient-ils pas, avant tout, à magnifier des trésors d’architecture? Ainsi, que de trésors ont été rassemblés pour cette Biennale ! Ils l’ont été passionnément, soigneusement, exclusivement, par quatre-vingts exposants venus de tous les horizons. Et comme toujours depuis que ce merveilleux rendez-vous existe, on n’y a trouvé que ce qu’il y a de plus beau. On se souviendra des parures des joailliers, enchanteresses, ou des beaux objets antiques, anonymes, mais si émouvants. Parmi les artistes, citons Odilon Redon, Sonia Delaunay, Nicolas de Staël, Francis Bacon

22-09-2014


La Biennale 2014 est finie, ce jardin magnifiquement couvert et magnifiquement fleuri a fermé, ce paradis de l’amateur et du collectionneur, à la gloire de l’artiste et de l’artisan, disparaît. J’en suis sorti une dernière fois la tête pleine d’objets fous, sujets de futures rêveries, comme ce demi-masque chinois de style « ressei », orné de poils jaunes et d’épais plis d’expression métalliques, que j’ai pu admirer sur le stand de la galerie Jean-Christophe Charbonnier. Comment l’oublier, ce rictus, cette demi-face venue de si loin ? Monde cosmopolite, drôle de faune, drôle de flore. Quel bestiaire chez Gisèle Croës ! Au centre, on y voyait un grand cheval rebondi qui avançait, en bronze (superbe patine, on aurait dit un Monet), lointain cousin de ceux de Saint-Marc ; dans les vitrines, un sanglier sympathique, des tortues en bronze ou en pierre aux carapaces élégamment ciselées de spirales ou d’hexagones, et un petit oiseau se nettoyant, tournant la tête, fouillant ses ailes de son bec. Comme j’aurais aimé que cette troupe me suivît en file, gaiement, sur les Champs-Élysées, et m’accompagnât en bruitant jusqu’à chez moi. J’ai contemplé chez Mermoz de beaux objets particulièrement fascinants. Qu’auriez-vous dit de cette figurine mexicaine potelée, « baby face » comme il était écrit sur le cartel, en terre cuite brun-orange, qui portait sa main simiesque à sa bouche, vous regardait franchement entre ses yeux bridés et semblait prête à parler ou à crier ? Je me tournai vers la gauche, attiré par moins d’évidence. Qu’est ceci, cette excroissance fumeuse et pétrifiée, cette floraison, silex sur silex, ce corail des laves, cette fine sculpture où l’on voit d’abord des flammes, des tentacules, des branches…, puis (aidé par le cartel) un oiseau, un nez, des têtes ? C’était un sceptre cérémoniel mexicain, appelé justement Excentrique, représentant un souverain aux attributs du dieu Kawil. Si j’étais Puccini ou Britten, me suis-je dit en quittant ce stand, j’écrirais un opéra où faire figurer, brandir ! un tel objet. Il n’y aurait pas plus bel écrin, etc. Je me dirigeais vers la sortie. Je laissais à ma gauche le stand si raffiné, entêtant, de la galerie Steinitz (des rideaux gris faits dans un tissu cassant, de délicates boiseries brunes, des bustes antiques…, deux pièces, deux véritables period rooms). Avant de sortir, encore un tour sur le stand de la galerie Kraemer, l’un des plus originaux et sans doute le plus signifiant de tous. On y voyait des « twins », soit, rappelant Joseph Kosuth, l’objet en vente accompagné d’une photo, en noir et blanc, d’un objet similaire conservé dans une institution. Ainsi, d’Oeben, un secrétaire en marqueterie, twin au Musée du Louvre ; de Cressent, une commode en marqueterie ornée de bronzes ciselés et dorés, twins au Residenz Museum à Munich et au Victoria and Albert Museum à Londres ; ou encore, de Riesener, une commode en marqueterie ornée de bronzes ciselés, ajourés et dorés, twins au Detroit Institute of Arts et au Petit-Trianon. Cette mise en scène symbolisait à elle seule la qualité des objets présentés à la Biennale (« muséale », c’est le grand mot). Mais ce n’est pas tout, car ces meubles au raffinement extrême étaient présentés dans de petits containers ouverts, rouge et blanc, comme déposés là dix minutes auparavant et prêts à être réexpédiés. Allant à l’encontre du choix habituel des exposants (créer un stand semblant le plus pérenne possible, pour rassurer, pour souligner l’intemporalité de l’art, « luxe, calme et volupté »), ce parti pris, que l’on peut rapprocher d’ailleurs de celui de la galerie Chenel, rappelait subtilement et plaisamment que les plus belles choses circulent, qu’un collectionneur n’est pas un conservateur, et que collectionnisme et jeunesse s’allient à merveille. Entendu que la jeunesse n’est pas une période de la vie mais une manière de vivre.

20-09-2014


Je le confesse, les objets qui m’ont donné à la Biennale le plus le vertige sont des livres. J’ai découvert chez Jean-Claude Vrain un exemplaire des Aventures de M. Pickwick où l’on pouvait lire cette dédicace fabuleuse : « Hans Christian Andersen From his friend and admirer Charles Dickens London Jul. 1847 ». Diable ! Certes, les listes sont peut-être un peu trop à la mode depuis un certain temps, mais il est vrai que rien n’est plus parlant dans certains cas. Ainsi pour décrire le stand de ce grand libraire, grand monsieur, parmi d’autres joyaux : Louis Aragon, Blanche ou l’oubli, manuscrit autographe complet, « seul manuscrit important de l’auteur en mains privées » précise la liste des oeuvres exposées ; Honoré de Balzac, Le Médecin de campagne, envoi à « l’une de ses conquêtes », Mme Canales ; Charles Baudelaire, Le Squelette laboureur, poème autographe, « seul manuscrit connu » ; Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, envoi à Franz Liszt ; René Crevel, Mon corps et moi, manuscrit autographe complet ; René Descartes, Discours de la méthode, édition originale ; Joris-Karl Huysmans, Là-bas, manuscrit autographe complet ; Alfred Jarry, La Dragonne, manuscrit autographe complet ; Jean de La Fontaine, Fables, édition originale ; Michel de Montaigne, Essais, exemplaire « portant plusieurs corrections de la main de Montaigne » ; Samuel Richardson, Nouvelles Lettres anglaises, « exemplaire en veau blond aux armes de Marie-Antoinette » ; Pierre de Ronsard, Hymnes, édition originale ; Marquis de Sade, Justine ou les malheurs de la vertu, édition originale ; Marquis de Sade, La Philosophie dans le boudoir, édition originale ; Marquis de Sade, Les 120 journées de Sodome, édition originale, « exemplaire n°1 sur japon ». Quel monde de premier choix… Je me suis entiché, au moment de quitter le stand, ahuri et comme cherchant le frais, d’une ravissante aquarelle de Marie Laurencin, datée des environs de 1913, un autoportrait où figurent ces mots qui ressemblent tant à un talisman : « Je suis poète ».

18-09-2014


Supplément à mon premier billet : en retournant sur le stand de Phoenix Ancient Art (dont les colonnes sont peut-être seulement grises et non grèges), j’entends que l’éphèbe de l’amphore dont j’ai parlé n’a pas froid, quelle idée avais-je ! il se lave après l’exercice. J’ai brodé. Le strict strigile n’est pas loin. Ces mains vont d’une seconde à l’autre chasser de ces épaules et de ces bras, puis de ce ventre et de ces cuisses, en un geste rapide, l’eau (versée par qui ?) jadis peinte en blanc et qu’on devine encore. Mais cette eau était froide sans doute, fraîche du moins ? Qui sort de sa douche, de son bain, et n’a pas froid ? Me voici donc revenu à l’antique. Le stand de la maison Cartier, sobre et grandiose, me fait songer à l’atrium d’une maison romaine. SC26800Au milieu de la foule, des vigiles et des hôtesses, au milieu des vitrines offrant de très belles pièces mais aussi de très belles pièces anciennes, je m’attends presque, comme dans un décor de Britannicus ou de Bérénice, à voir surgir un empereur. Je songe à cette jolie phrase de Paul Morand, à propos de Néron : « Il charmait, infatigablement charmé d’avoir à charmer. » (Les écart amoureux). Trois objets m’attirent. Deux coupes en agate d’abord, sur le bord desquelles, comme dans un lobe d’oreille, est un anneau sur lequel est posé un oiseau. Ravissantes. Une boîte en cristal de roche ensuite, moins sereine, dont le couvercle est fait de délicates boules de béryl, calcédoine et prénhite, sur lesquelles se dresse une panthère aux yeux d’émeraude. On peut la détacher, elle devient à vos ordres une broche ou une broche à vos ordres. Mais n’est-elle pas plus inquiétante ainsi, « en place », car l’épingle s’enfonce sous elle, dans la boîte, comme dans un reliquaire, comme dans le coeur d’une princesse ! Et voici mon imagination convoquant les contes de fées, et leur cruauté, Blanche-Neige, Peau d’Âne… Filons, car Van Cleef & Arpels a justement contribué SC26800-2à la restauration du célèbre film de Jacques Demy et, à cette occasion, dévoile sur un stand gris et mordoré, dans un arbre ou dans de grandes vitrines où l’on voit des fleurs mauves et des fougères, une collection inspirée du conte de Perrault : bagues Nature protectrice, Gâteau d’amour, bracelet Protection féérique, clips Prince rouge (photo), Robe Couleur du Soleil, Robe Couleur du Temps… La pièce que je préfère ici ne scintille pas, c’est une ode à la magie cachée, à la couleur sourde, lourde, à la rareté qu’on peut goûter sans qu’elle vous saute aux yeux : un collier de quarante-quatre boules d’émeraude on ne peut plus mattes, lisses, douces sans doute (593 carats), au titre génialement travesti : Jardin de verre.

 

 

PeauAne-Mariage-ClipPrinceRouge-Packshot-HD

15-09-2014


En quête de tableaux du XVIIe siècle ! Siglo de oro, Seicento… Sur le stand élégant de la galerie Sarti, je découvre un beau Ribera figurant le roi David. Comme sur l’autoportrait de Léonard conservé à Turin, on admire ici un vieil homme dont on devine qu’il fut beau. Ce sont, au-dessus d’un manteau ocre et d’un grand col d’hermine, une barbe un peu jaune, un nez qui brille et une face littéralement béate (la bouche est grande ouverte), ravie d’être tournée vers Dieu. J’admire ce type de joie, la joie toujours émouvante des vieillards ; mais encore, mon regard revenant pour un temps à l’objet, ces deux touches de bleu canard semées dans cette oraison de couleurs chaudes. Ce sont les extrémités des manches royales. J’avance. Face à moi, un formidable rapt de Ganymède, anonyme, tribut manifeste à Michel-Ange. Devant ce « monstre de joie » (Cocteau), hérissé non pas de « cris et de crains » (idem) mais plutôt de plaintes et de plumes, on découvre, sous l’espèce d’un petit coffret, un exemple de cet art enchanteur : pietra dura. Voici une grande Cléopâtre d’Artemisia Gentileschi, puis une très belle toile attribuée à Bartolomeo Cavarozzi (photo), La controverse entre saint Pierre et saint Paul. Plus qu’une controverse, c’est une leçon ! non pas d’anatomie mais de théologie. Quoique, d’anatomie… Le peintre n’a pas pu inventer ces doigts-là, me dis-je, ceux de saint Pierre, laids, aux ongles affreusement courts. C’est un caravagesque. Il convoque sous son pinceau un peu de la vulgarité du monde, l’embellissant, et renforçant le message de l’œuvre. Courts, ces ongles, mais comme les facultés spéculatives de cet apôtre, dont l’embarras nous rappelle le premier saint Matthieu peint par Caravage pour l’autel de la chapelle Contarelli. Quel juste contraste avec l’homme qui l’emporta intellectuellement, l’ardent saint Paul ! Ses bouclettes, son oreille, ses pommettes sont parfaites. Son vigoureux bras gauche et ses longs doigts écartés me rappellent le Moïse de Michel-Ange.

Tout prêt à me laisser éduquer religieusement, je continue de déambuler et arrive devant le stand de la galerie Moretti. J’y suis attiré par une toile ovale de Carlo Dolci représentant un jeune homme, ou son âme, avec son ange gardien. Sujet caractéristique de l’art post-tridentin. Je note : un long doigt, de l’ocre, du vert Véronèse, du rose framboise, des bijoux dorés ; dans l’ange quelque chose des « figures de fantaisie » de Zurbarán (je pense à ses saintes « costumées » et plus encore à cet archange Gabriel à l’air si capricieux, conservé à Montpellier) ; les cheveux se confondent avec le fond ; l’adolescent croise dévotement ses mains sur sa poitrine. Superbe. Surprise ! Plus loin, deux Gerhard Richter abstraits encadrent un Antonio Vivarini. J’y vois deux petits foyers où brûlerait un feu plus jaune que le feu réel.

cavarozzi, saint pierre et saint paul

13-09-2014


Deux petits stands pour deux grands noms, deux écrins, deux joailliers fascinants : Giampiero Bodino et Alexandre Reza. La difficulté que j’éprouve à définir leur style respectif les rapproche dans mon esprit. Classique, néoclassique ? Moderne, postmoderne ? C’est un peu tout ça et peu importe. Je crois qu’ils partagent une certaine liberté : celle de choisir la primauté de l’objet sur le matériau, autrement dit – comme il se doit, n’est-ce pas ? – de la fin sur les moyens. Chez eux, jamais de prétexte pour sertir, jamais de monture qui ne parle pas, ne raconte rien, ne daigne murmurer… Je me rappelle soudain, en admirant leurs bijoux, qu’on broyait jadis du lapis-lazuli pour obtenir en peinture les plus beaux bleus. Giampiero Bodino et Alexandre Reza ne vont pas jusque-là, bien au contraire ! Ils chérissent manifestement ces raretés que donne le ciel via la terre, les pierres, qu’elles soient dures, fines ou précieuses. Mais tout de même, voyez ce collier de Bodino sur lequel de l’or blanc et des diamants retiennent insolemment, mais en retrait, comme les tenant en laisse et leur laissant jouer au premier plan, de vénérables camées du XIXe siècle… Au sommet de la pyramide se tient donc l’invention. Alexandre Reza fait depuis longtemps souffler sur la place Vendôme un esprit comparable : excentrique sans être extravagant (le secret de toute chose est là) et visant la perfection (cette maison l’atteint quasiment). J’ai « choisi » sur son stand deux paires de boucles d’oreilles. Imaginez d’abord, en deux exemplaires bien sûr, trois petits saphirs cabochons sertis dans une ligne d’or brossé, d’où pend une pluie de diamants blancs taille émeraude ; soit un contraste délectable entre le doux et le mat en haut, le tranchant et le brillant en bas. Imaginez ensuite deux croissants de lune scintillants, noirs, dentelés, dentés de diamants rondelles ; quelle plante carnivore, me dis-je devant la vitrine, quel insecte camouflé ou quel fruit rare et tentant est-ce donc là ? Pour une héroïne digne de Baudelaire (photo).

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12-09-2014


Considérons d’abord ce décor général des plus réussis, signé Jacques Grange, qui a voulu évoquer les jardins de Versailles. Le murmure d’une fontaine salue votre entrée. Heureux camaïeu de verts ! La moquette pleine d’entrelacs, le treillage sur les parois, les arbustes en bacs, les photographies d’un feuillage montées en paravents, tout s’harmonise, tout  magnifie la structure – verte – de la verrière. L’œil oublie la ville et se prépare à goûter les merveilles de ce jardin éphémère. On entre dans tel ou tel stand comme on entrait jadis dans un bosquet, curieux, cherchant l’ombre et l’éclat qui se peut cacher dans celle-ci. Allons d’abord admirer ce qui était encore, au temps de Molière, la grande affaire : les antiques (nous disons aujourd’hui les « antiquités gréco-romaines »); allons d’abord chez Phoenix Ancient Art. Murs et sols sombres, colonnes grèges. On peut, si on le veut, si on le peut, la preuve est ici, posséder un portrait du Fayoum … Mais une œuvre m’attire plus encore que ce mort barbu couronné d’or. Sur une amphore grecque attribuée au peintre d’Alkimachos, datée du milieu du cinquième siècle avant notre ère, je vois un éphèbe nu, les bras croisés sur la poitrine, les mains sur les épaules. Nulle autre figure. Il est seul. Où sont ses compagnons ? Le vent s’est-il levé ? Il faut se draper à nouveau et rentrer… Le charme particulier de ce vase est simple : ce petit Grec, que je crois soudain si bien comprendre, a… – mais pense-t-on jamais à ceci quand on rêve à la vie sur les terres d’Athéna et d’Apollon ? – a froid. J’imagine son frisson discontinu, son indécision, je lui crée une cousine en la personne de la Frileuse de Houdon, etc. Goûtées également : sur le stand plus intimiste de la galerie Gilgamesh, appartenant à une statue brisée, les plus belles fesses de la Biennale; et sur le superbe stand tout en longueur, tout de métal et de miroir de la galerie Chenel (signé Ora ïto), une réjouissante tête de Koré.