Camille Pissarro

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Camille Pissarro fut « le premier des impressionnistes » écrivait son élève Paul Cézanne. Une exposition le montre à l’envi

Deux Femmes causant au bord de la mer, 1856 Huile sur toile, 27, 7 x 41 cm Collection of Mr. and Mrs. Paul Mellon, Washington, National Gallery of Art © Courtesy National Gallery of Art, Washington
Deux Femmes causant
au bord de la mer, 1856
Huile sur toile, 27, 7 x 41 cm
Collection of Mr. and Mrs. Paul
Mellon, Washington, National
Gallery of Art
© Courtesy National Gallery of Art, Washington

Du 23 février au 2 juillet 2017, une soixantaine d’œuvres de Camille Pissarro (1830-1903) seront présentées au musée Marmottan Monet, la plupart peu exposées auparavant ou inédites. Soigneusement sélectionnées par les commissaires de l’exposition, Claire Durand-Ruel Snollaerts et Christophe Duvivier, au sein des plus prestigieux musées et collections particulières, elles retracent à travers sept sections la carrière de l’artiste. Six d’entre elles peuvent particulièrement retenir l’attention, tant elles paraissent emblématiques de son œuvre en tant que « premier des impressionnistes ».

La première, Deux femmes causant au bord de la mer (National Gallery of Art, Washington) a été exécutée à Paris en 1856 où il était arrivé l’année précédente. Pissarro, né à Saint-Thomas aux Antilles danoises en 1830, par la représentation de ces deux antillaises, exprime la nostalgie du peintre envers sa terre natale. La qualité de la lumière et la palette claire sont déjà quelques-unes des caractéristiques de l’impressionnisme futur.

Au printemps 1869, Pissarro s’installe en famille, route de Versailles, à Louveciennes. C’est ainsi le sujet d’un des tableaux exposé La route de Versailles, Louveciennes, neige (circa 1870), appartenant à la fondation E. G. Bührle de Zurich, l’archétype même de l’œuvre impressionniste ! L’hiver, qui en effet a inspiré bien d’autres impressionnistes, notamment Monet et Sisley, est l’un des sujets les plus difficiles à peindre car il exige une économie de moyens et révèle ainsi la qualité du peintre. Grâce à un chromatisme restreint, l’artiste parvient à restituer la froidure de ce paysage rural aux arbres dénudés, avec au premier plan des personnages rarement présents alors dans son œuvre.

Etabli à Pontoise en 1872 dans le quartier de l’Hermitage, Pissarro voit Cézanne, qu’il a connu à l’Académie Suisse en 1861, le rejoindre l’été suivant. Leur collaboration durera de manière plus ou moins régulière jusqu’en 1882. Avec Monet et Caillebotte, Pissarro est à l’initiative en 1874 de la création d’un groupe d’artistes indépendants, opposés à l’académisme, qui militent pour la représentation de sujets de la vie contemporaine peints en plein air, et pour une approche nouvelle de la couleur et de la lumière à travers une sensibilité de l’instant. Leur première exposition se tient dans l’atelier du photographe Nadar au 35 boulevard des Capucines à Paris.

Le tableau Jeune paysanne au chapeau de paille (National Gallery of Art, Washington) date de 1881. Influencé par Degas, Pissarro accorde dorénavant une place prépondérante à la figure, qui devient un motif en soi. Le personnage n’est pas représenté dans son intégralité et seul un tronc d’arbre arbitrairement coupé figure à l’arrière-plan, ce qui est contraire aux règles de l’académisme. La palette est vive, composée des couleurs primaires, jaune, rouge et bleu et de leurs complémentaires, violet, vert et orangé, en touches virgulées et peu mélangées. On reste encore dans une facture impressionniste qui évoluera d’ici peu vers le divisionnisme.

En 1886 Pissarro, avec son fils aîné Lucien, rend visite à Seurat pour découvrir le tableau : Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte, manifeste du néo-impressionnisme fondé notamment sur les travaux du physicien Eugène Chevreul. Le principe de base est la division des tons en points de couleurs pures juxtaposés, primaires et leurs complémentaires qui, observés de loin, permet au spectateur de reconstituer lui-même la forme. Le tableau de Pissarro La maison de la sourde et le clocher d’Eragny (Indianapolis Museum of Art, Indianapolis) exécuté la même année est un magnifique exemple de cet « impressionnisme scientifique », selon l’expression même du peintre. Dans un verger clôturé d’un muret, une jeune femme coiffée d’un chapeau de paille ramasse des pommes. A l’arrière-plan apparaissent quelques maisons et le clocher de l’église du village où vit l’artiste depuis 1883. Il y fait largement usage des ombres portées et joue avec la lumière. La technique n’est pas aussi rigoureuse que celle de Seurat. Pissarro lui reprochait sa lenteur et le fait qu’elle empêchait – de son point de vue – la spontanéité propre à l’art impressionniste. Le peintre réussit à rendre avec ce travail du ramassage des pommes par une belle journée lumineuse une impression de joies bucoliques. Depuis 1885, Pissarro a adopté les idées anarchistes libertaires qu’il ne reniera jamais et qui trouvaient ses sources dans les textes sociopolitiques d’écrivains comme Kropotkine, Grave et Reclus. Il voulait à travers sa peinture représenter la société idéale telle qu’il la souhaitait. A partir de 1890, il s’écarte de la rigueur du divisionnisme et renouvelle son répertoire pictural.

C’est sur les conseils de Monet que Pissarro fait un premier séjour à Rouen en 1883 où il y peint notamment le port. Plus tard, il reviendra à trois reprises dans la capitale normande. En 1896 d’abord, où il fera la connaissance du collectionneur et mécène rouennais François Depeaux (1853-1920) qui possède déjà deux de ses œuvres et cherche à lui en acheter d’autres directement. Puis, c’est lors de son quatrième et dernier séjour en 1898 qu’il exécutera Le quai de la bourse, Rouen, soleil couchant (National Museum of Wales, Cardiff). Depuis la fenêtre de l’hôtel d’Angleterre situé cours Boieldieu, Pissarro représente la Seine depuis la rive droite, avec un bateau accosté le long du quai dont une grue décharge la marchandise, vraisemblablement des planches de bois. Quelques silhouettes d’ouvriers du port s’affairent autour de wagons. En face, sur la rive gauche apparaissent les docks du quartier Saint-Sever tandis que se détachent les bâtiments construits le long du quai Cavelier de La Salle. Comme Monet avec la série des Cathédrales de Rouen, Pissarro s’attache aux effets atmosphériques en étudiant leurs changements au fil des heures, comme ici au crépuscule. C’est un prétexte pour le peintre de mettre en valeur, avec des empâtements généreux, les reflets sur l’eau et les ombres portées sur le quai par les silhouettes, le bateau et les wagons.

La dernière œuvre évoquée se situe à Paris, Pissarro y multipliant ses séjours après 1893. La grande ville l’attire irrésistiblement et, encouragé par son marchand Paul Durand-Ruel, il recherche des motifs attrayants. Pour le tableau Le Pont-Neuf, après-midi, soleil (Philadelphia Museum of Art, Philadelphie), datant de 1901 et faisant partie de la première série, le peintre loue un appartement place Dauphine, sur l’île de la Cité, depuis lequel il peut observer le Pont-Neuf, le plus ancien de la capitale construit sous le règne d’Henri IV. La composition s’organise selon des verticales : les immeubles et les piles du pont, et des horizontales : les quais et le tablier du pont. Afin de restituer le temps ensoleillé, Pissarro utilise une palette constituée d’ocre, de gris, de bleu, de rose et de vert. Une foule de passants et de véhicules hippomobiles traversent le pont dans une sorte de tourbillon soulignant l’intense activité de la ville.

Cette exposition, que nous avons pu visiter en avant-première, justifie pleinement le propos de Cézanne qui qualifiait Pissarro de « premier des impressionnistes ». Il le fut certes – car le plus ancien d’entre eux – mais surtout comme cofondateur de ce mouvement d’artistes indépendants hostiles à l’académisme et le seul à participer aux huit expositions ; mais aussi comme formateur de Cézanne et de Gauguin qui le considéraient comme un Maître et devinrent deux des grands initiateurs de l’art moderne ; et enfin comme promoteur du divisionnisme de Seurat, pourtant d’une génération suivante.

Marc-Henri Tellier

Historien de l’art

Nous remercions le Dr. Lukas Gloor de nous avoir aimablement autorisés à reproduire l’œuvre de Pissarro appartenant à la Fondation E. G. Bührle de Zurich.