FIAC Paris 2015, par Patrick Le Fur

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FIAC 2015 : UNE BONNE CUVÉE
"Les déambulants" (1982), oeuvre de Jean Dubuffet (acrylique sur papier entoilé). Galerie Jeanne Bucher-Jaeger
“Les déambulants” (1982), oeuvre de Jean Dubuffet (acrylique sur papier entoilé). Galerie Jeanne Bucher-Jaeger

Oh non, même si c’est le dernier, pas de billet bilan ! Pour cela, comme moi, vous vous reporterez à la dépêche AFP. Ici vous n’aurez pas le nombre de visiteurs, le montant des œuvres les plus chères ayant trouvé preneurs. Deux chiffres cependant pour cette 42e édition de la Fiac : 173 galeries internationales (dont 42 françaises et 6 suisses, toutes de Zürich), 3000 artistes exposés. Comment expliquer la diminution du nombre de marchands par rapport à l’an dernier, où ils étaient 194 ? L’évincement ? Non, l’espace ! En effet, comme l’expliquait la directrice du salon, Jennifer Flay dans le cahier FIAC distribué sur la Foire, édité par «  Le Journal des arts » (du 16 au 29 octobre): « Il n’y a pas de volonté de diminuer le nombre d’exposants mais lorsque l’on suit le travail de galeries désormais arrivées à une certaine maturité, on ne peut pas les contraindre indéfiniment exposer sur de petites surfaces. De même que nous devons accompagner l’évolution des plus jeunes. » Le cru 2015 est donc composé de frais cépages : pas mal de jeunes galeries et de jeunes artistes comme l’attestait l’espace de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, ou encore la salle dédié au Prix Marcel Duchamp. Le photographe-vidéaste Melik Ohanian en est le lauréat.

Une foire tentaculaire et protéiforme : in et off, hors les murs du Grand Palais pour un parcours au fil d’une dizaine de sites, rive droite- rive gauche, « Musées en Seine » en navettes fluviales; éclatée dans une offre multi médiation-animation : performances et conférences (Art / Science) ou « conversations », sans compter une programmation de films d’artistes, « cinéphémère ». Mais, attention, le trop est l’ennemi du bien dit-on… Alors, m’étant tenu à l’exposition, au Grand Palais, globalement, j’estime le millésime 2015 meilleur que celui de 2014 : moins de « mauvais goût », plus de « beauté », de sens et d’émotion. Plus d’ouverture : quant aux visiteurs (le connaisseur ou le simple quidam faisant partie du  « grand public ») aux artistes, aux marchands. D’ailleurs comme je le lisais, toujours dans « Le Journal des exposition », commentaire d’un exposant parisien: « Qualitativement la Fiac continue de monter en gamme et attire des galeries de plus en plus internationales et prestigieuses (…) Cela contribue à un nivellement par le haut qui oblige certaines galeries à se remettre en question et à passer d’un statut de galeries locales à (celui d’enseignes) internationales ». Pour ma part c’est « l’assemblage » – puisque l’on parle de cuvée -, assez réussi,  de l’art le plus contemporain avec l’art moderne: les productions de l’après-guerre aux années 70 qui m’a séduit. J’ai particulièrement savouré le gâteau d’anniversaire que proposait l’excellente galerie parisienne Jeanne Bucher Jaeger à l’occasion de sa 90e année:  « Quinte-Essence », véritable exposition à part entière déclinée autour des cinq éléments, des Arts Premiers à nos jours. Et, sur l’un des panneaux délimitant le stand de l’allée, « drôlement » en situation, une  œuvre de Jean Dubuffet semblait guider mes pas et ceux des autres visiteurs. A prendre comme la première image symbolique de cette ballade en Fiac…

Wim DELVOYE "Nautilus Penta (scale model 1/3.5)", 2013 Acier inoxydable découpé au laser; 102 x 97 x 42 cm. Galerie Perrotin
Wim DELVOYE “Nautilus Penta (scale model 1/3.5)”, 2013 Acier inoxydable découpé au laser; 102 x 97 x 42 cm. Galerie Perrotin

Voilà, ce post est déjà un… « paquet », pas trop lourd j’espère. Alors, pour terminer en légèreté : une comparaison. Dans un écrin, sous la plus grande verrière d’Europe, la nef centrale du Grand Palais (construit pour l’Exposition Universelle de 1900,  architecte Henri Delane), toile aux fils d’acier d’un délicat vert réséda, cent quinze ans plus tard, un bijou, lui aussi tout en dentelle… Il s’agit d’une sculpture de Wim Delvoye, qu’à la Fiac j’ai eu plaisir de revoir et qui m’a semblé pouvoir être aussi assez symbolique. Un clin d’œil de l’histoire de l’art… et de l’actualité. A l’heure de la détérioration de la planète, de la mer surtout, et du ratissage de sa faune, la pièce, « Nautilus (pour le capitaine Némo que nous sommes tous, lecteur et auteur, naviguant dans l’océan de la création, le flux -et le reflux- de la Beauté), on l’envisagera ici comme machine à dépasser le Temps…

L’hier, l’aujourd’hui et le demain… J’y vois un rien de rétro-futurisme, avatar du genre steampunk. Un salon international et « intemporel », une bulle… Hors du temps – car en effet présentant que peu de pièces en rapport avec la réalité, les chaos et cahots, les défis et enjeux du monde -, toujours chic et choc, beau et show, et pourtant pas seulement…

 

L’ASIE ET LAZZI…
FIAC Artpassions
“Agrégation” oeuvre (réalisée pour la FIAC) de Kwang Young CHUN: techniques mixtes, mulberry paper (papier de murier), ficelles, petits paquets en prismes rectangulaires (polystyrène), 195 x 131 cm (2015)

Comme le déclarait le collectionneur Sylvain Levy au journaliste S. Perris-Delmas (édition du 18 octobre de La Gazette Drouot ) : « Je regrette qu’il y ait si peu de galeries asiatiques invitées. Cette absence sera compensée cette année par la nouvelle foire Asian Now entièrement dévolue à la scène émergente asiatique ». Mais cet « off » de la FIAC, à l’Espace Cardin, n’aura duré que le temps d’un haïku (du 20 au 22 octobre) rythmé par 18 galeries. Pour notre part, le coup de cœur arrive à FIAC de manière quasi surréaliste. Alors qu’un jeune homme vient de me donner une simple feuille où est imprimé un court texte, j’arrive au stand de la galerie canadienne, Landau Fine Art. Bien que n’étant pas encore tout près, deux pièces d’assez grand format me font déjà vaciller: abstraction, cinétisme, peinture, sculpture, assemblage ? Face aux œuvres du coréen Kwang Young Chun je succombe, me décompose de plaisir devant la beauté et la délicatesse, yeux atomisés, devant ces « Agrégations ».

Le titre que l’artiste a donné à une série de travaux qui interrogent la couleur et la nuance mais aussi le camaïeu; le graphique et le calligraphique et, tout à la fois, l’uni et le pli; l’information morcelée et le message global, la partie et le tout, le plein et le creux. Vertige. Et, bien sûr, l’énergie et la sérénité, le passager et l’éternité. Magie. Le végétal et le minéral, la tradition et la modernité. Arrêtons là cette énumération : c’est oiseux et vain. Vous irez voir (au stand de la galerie, sur le Net – page wikipédia – ou dans le livre « Mulberry Mindscapes » de John G. Welghman et Garter Ratcliff, édité par Skira Rizzoli). Au fait me direz-vous, qu’y avait-il sur le tract ? Presque en plein centre, écrit en capitales…

LE PAPIER SUR LEQUEL EST IMPRIME

CE TEXTE EST A JETER, LE TEXTE,

QUANT A LUI, EST A OUBLIER ? CEPEN-

DANT, IL RESTE LE FAIT QUE VOUS

 AVEZ LU CE TEXTE, VU CE PAPIER

 VOUS NE POUVEZ RIEN ATTENDRE DE

CELA, CELA NE VOUS APPORTE RIEN

ET, NE DEPENDANT EN RIEN DE VOUS,

CELA MARQUE LA LIMITE DE VOTRE

POUVOIR

Trop tard, je ne retrouverai pas l’anonyme messager. Ce n’est que, plus tard et par hasard, quoique… Lisant le petit tiré à part du Point laissé à … discrétion ma consœur Judith Benhamou-Huet m’informe que « le galeriste de Nancy, Hervé Bize se charge de conserver la mémoire d’un artiste conceptuel d’origine roumain mythique : André Cadère (1934-1978). Distribuée au moment du vernissage de son exposition, cette déclaration écrite (détail) ne manque pas d’esprit. Proposée pour un peu plus de 5.000 euros ». A Paris, découvrir « gracieusement » deux œuvres superbes d’un artiste coréen, « empreintes » de signes et de sens, et celle d’un roumain travaillant le texte comme prétexte à réflexion et dérision : quel trip ! Journalisme, médias, « le 4e pouvoir », quelle prétention ! Ridicule désormais ! L’art, les gens, l’argent, qu’on le veuille ou non, le travail, et évidemment le sexe, ont, seuls, la toute puissance…

TRES GRANDE FOIRE ET ŒUVRE MINUSCULE
Sous la fameuse et superbe verrière du Grand Palais, le public venu nombreux arpente les allées. D'aucuns fasciné par les deux sculptures en bronze (1992) de l'artiste britannique Barry Flanagan à l'entrée de la galerie Waddington Custot.
Sous la fameuse et superbe verrière du Grand Palais

Comme chaque année la FIAC est une cohue. Un « grand monde », un univers. Avec l’anglais comme langue véhiculaire, mais aussi tant d’autres, foire internationale oblige (173 galeries du monde entier dont 42 françaises), chacun rivalise de salutations-congratulations, embrassades ou shake-hand. On s’entrevoit; on s’entrechoque parfois, entre sac et stagnation. On sillonne les allées, on gravit l’escalier pour atteindre les galeries Est et Ouest, le secteur Lafayette, on s’y perd. Je surnage dans le méga vernissage…  parfois pas trop sage. Dans l’habillement en tout cas. Si l’élégance du classicisme est de rigueur, parfois avec une touche de dandysme, dans ce monde fou surgissent quelques doux dingues. J’en soigne quelques-uns dans la camisole du viseur du Smartphone… L’art est toujours en marche et les artistes sont (ou veulent) être des œuvres d’art… du paraître, pour être. Et ça ne date pas de Warhol !

"Personnage au chapeau" (vers 1958) petit assemblage de P. Picasso (structure en fil de fer torsadé et bouchon de liège, 11, 2 x 4 x 9 cm), galerie Nathalie Seroussi.
“Personnage au chapeau” (vers 1958) petit assemblage de P. Picasso
(structure en fil de fer torsadé et bouchon de liège, 11, 2 x 4 x 9 cm),
galerie Natalie Seroussi

Flux et reflux d’une marée d’amateurs éclairés et de collectionneurs avisés, de galeristes attentionnés et bien sûr, de journalistes. Submergés devant tant d’œuvres de qualité, subjugués quelque fois. Aujourd’hui, la forme du billet m’y obligeant, j’ai décidé de ne vous offrir qu’un petit air de flûte… Champagne, pour célébrer cette 42e édition de la FIAC. A sa santé, celle du mariage de la beauté et du marché, et… à la vôtre ! Les chariots transportent l’incontournable nectar de bulles (12€ la flûte, 70 € la bouteille), moi, charrette je charrie, un peu seulement. En m’arrêtant au stand de la galerie germanopratine, Natalie Seroussi, les yeux pétillants à la fantaisie de Pablo Picasso. Certainement là, si ce n’est l’une des plus petites œuvres montrées à la FIAC, ce poétique et drolatique « Personnage au chapeau » qui, probablement, fut réalisé par le maître après un dîner partagé avec son ami Pierre-André Benoît (grand imprimeur et éditeur mais aussi poète et peintre lui aussi). Peut-être aussi un clin d’œil au « Déjeuner sur l’herbe » d’E. Manet ou au « Déjeuner des canotiers » d’A. Renoir. Délicieux n’est-ce pas, facétieux ?…

L'artiste polonaise mais vivant en Allemagne Alexandra Holownia, aka Alexandra Fly, portant l'une de ses créations, pose à côté d'un sculpture de l'artiste américaine Rachel Harrison: "Dulce de leche" (2015) présentée par la galerie Greene Naftali. L'oeuvre, sorte de pinata, valant comme effigie de Donald Trump... langue bien pendue...(techniques mixtes: ciment, bois, papier mâché peint).
L’artiste polonaise mais vivant en Allemagne Alexandra Holownia, aka
Alexandra Fly, portant l’une de ses créations, pose à côté d’un
sculpture de l’artiste américaine Rachel Harrison: “Dulce de leche”
(2015) présentée par la galerie Greene Naftali. L’oeuvre, sorte de
pinata, valant comme effigie de Donald Trump… langue bien
pendue…(techniques mixtes: ciment, bois, papier mâché peint).

L'artiste français Jean-Luc Verna, posant, en pied et en peau tatouée, devant l'une de ses oeuvres à la galerie Air de Paris: "Pale Blue Eyes" (2015), dessin à l'encre et au produit de maquillage. L'étrangeté et la félinité...
L’artiste français Jean-Luc Verna, posant, en pied et en peau
tatouée, devant l’une de ses oeuvres à la galerie Air de Paris: “Pale
Blue Eyes” (2015), dessin à l’encre et au produit de maquillage.
L’étrangeté et la félinité…

Orlan, artiste, tout sourire et au meilleur de sa forme
Orlan, artiste, tout sourire et au meilleur de sa forme
LE CORPS FAMILIAL OU SOCIAL… UNE MISE EN OEUVRE
FIAC Paris /Artpassions
Ghost 2015
Asta Gröting

Si un nombre assez conséquent de pièces présentées à la FIAC sont spectaculaires (souvent drôles ou dérangeantes, seulement…), c’est uniquement lorsque la question de l’humanité se pose, et s’impose au cœur du travail de l’artiste, que l’on s’arrête spontanément. L’émotion, esthétique, quasi immédiate est toujours la bonne raison. Après la « sensation » dans le premier regard, la rencontre, on pressent que l’on peut envisager, ou, tout du moins, espérer une histoire si ce n’est une explication. De la Figure à l’Ame, l’Esprit… Au delà de l’enveloppe corporelle, décacheter, et trouver le message à décoder quant à notre destin ou destinée, raison de vivre et, tout à la fois, absurdité d’être… au monde. Alors, dans cette quête, mes pérégrinations ne pouvaient que m’amener au stand galerie Carlier / Gebauer. Une galerie de Berlin, ville où vit et travaille Asta Gröting, sculpteur mais aussi, entre autres, cinéaste. Au seuil de son espace à la FIAC, s’impose une… apparition. L’œuvre a pour titre « Ghost » (2015).

Ghost 2015 Asta Gröting
Ghost 2015
Asta Gröting

Alors, fantôme cet ensemble de 3 personnages, de trois personnes ? Le blanc comme symbole pour le linceul certainement, mais, plus que de la mort, c’est de la vie, figée certes, dont il s’agit. La sculpture s’impose… Ce n’est pas la dimension ni même le coté installation qui m’ont fait tomber en arrêt, mais la composition de la pièce (6 éléments se répondant 2 par 2); et ces trois moules, en « creux », invitent à plonger…

Au plus profond de notre (id)entité… La galeriste, Marie-Blanche Carlier, précise que « l’artiste est au centre de la composition, entouré de son mari et de son fils… Son travail ?  Représenter la relation familiale, faire surgir, aussi, le caché, le non-dit ». A. Gröting, qui fit le choix de la sculpture parce que « plus physique », depuis des années travaille donc sur le corps. « Elle a fait des sculptures d’organes, intérieurs… ou encore, d’un couple faisant l’amour » souligne la galeriste. Je ne m’étais pas égaré dans des ébats trop conceptuels ou intellectuels, il s’agissait bien de la vie, du quotidien, de la relation à l’autre, des traces laissées, de l’éphémère et donc de la mémoire. Souvenez-vous, stand 0.C07, touché… par une forte et belle œuvre, un rien troublante mais très émouvante.

RESPIREZ L’ART DE L’AMAR, PAUL, L’INSPIRE

Après-midi du mardi 20 octobre, vernissage d’Officielle. Nous y voilà, dûment muni du catalogue. Le texte d’introduction, signé du ministre Fleur Pellerin souligne que, «imaginée et lancée pour la première fois en 2014 par les organisateurs de la FIAC, OFFICIELLE s’est d’emblée affirmée comme une foire à part entière dotée d’une identité propre… Elle propose au public la découverte de jeunes artistes mais aussi le redécouverte d’artistes méconnus ou peu exposés. » Et, en effet, c’est l’un de ces derniers qui sera le sujet de ce post.

FIAC, OFFICIELLE
FIAC, OFFICIELLE

A peine arrivé, voilà qu’un scintillement m’attire. Irrésistiblement. J’aurai beau, plus tard, faire le tour de cette foire riche de 69 exposants venant de 17 pays, c’est vers l’œuvre de Paul Amar, artiste dit « singulier », présentée par le galeriste strasbourgeois, Jean-Pierre Ritsch-Fisch que je retournerai. Aimanté. La pièce a pour titre « Le Temple religieux ou la synagogue » (1985). Ce juif séfarade né à Alger en 1919, ancien coiffeur, à l’imagination un rien… échevelée… de poésie, cet autodidacte atypique, aura voué toute sa vie de créateur inspiré à la féérie. Un étonnant travail d’assemblage réalisé en coquillages, uniquement; peints, vernis, pailletés. Ici, sa pièce la plus importante : quant à la taille (124 x 246 x 47 cm) et le travail, tout en patience et dextérité (5000heures !) mais aussi le sens, la raison: matérialisation d’un parcours personnel.  L’œuvre est lumineuse (des ampoules de frigo), éclairante: l’artiste, né à Alger en 1919 est un juif pied-noir, ancien coiffeur.

Paul Amar
Paul Amar

Je suis fasciné par cette scène –car il s’agit aussi de voir l’œuvre comme un théâtre – et converse avec le galeriste : « Pour moi qui suis dans une démarche de sensibilité, c’est une pièce muséale “déclare-t-il,” un univers, toute une histoire. Ici c’est un mariage juif qui est raconté; femmes d’un côté hommes de l’autre ». Une cinquantaine de personnages et que d’objets, de décors, de motifs! Pas un détail ne manque, pas un symbole; le rituel irradie, la joie, la fête sont là, et tout cela nourrit le rêve. Présentée sans glace, l’œuvre nous aspire. Le regardeur devient témoin et part pour l’Ailleurs. Tout à la fois l’Orient des mille et une nuits et l’Inde ancestrale. Un voyage poétique loin du kitsch.