Le génie visionnaire du peuple Nasca

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Parmi la myriade de cultures précolombiennes, la civilisation des Nascas est, sans conteste, l’une de celles qui a nourri le plus de fantasmes. À la lumière des dernières recherches menées dans les vallées de la côte Sud du Pérou, le musée Rietberg lève enfin le voile sur ses prétendus « mystères ».

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter

Nasca… À peine a-t-on prononcé ces deux syllabes sonores que surgit instantanément l’image de ces lignes géométriques griffant l’épiderme de la pampa péruvienne comme autant de signes cabalistiques propres à alimenter les théories les plus extravagantes. Gravissant ou descendant les collines, parallèles ou entrecroisées, zigzagant ou épousant la forme d’un colibri, d’une orque, d’une araignée, d’une fleur ou d’un singe, ces tracés gravés sur la roche sur plus de cinq cents kilomètres carrés sont en effet célèbres dans le monde entier. Hélas, les revues sensationnalistes se sont complu dans les théories les plus absurdes pour tenter de comprendre ces mystérieuses zébrures. Certains pseudo-scientifiques ont même avancé l’hypothèse rocambolesque de puissances extraterrestres pour expliquer le fait que les géoglyphes ne pouvaient être observés que du ciel. Depuis le sol, on ne distingue en effet que de longues lignes qui se perdent à l’horizon, alors que d’un hélicoptère ou d’un petit avion (l’auteur de ces lignes en a fait la vertigineuse expérience !), on apprécie pleinement l’étendue et la beauté de leur tracé…

Heureusement, l’heure est désormais à la raison et les archéologues péruviens, en concertation avec leurs homologues européens, proposent des pistes de réflexion autrement plus séduisantes. Loin d’être arbitraires ou purement décoratives, les lignes et les figures gravées sur le sol par ce peuple ayant vécu entre 200 av. J.-C et 650 de notre ère traduisent un degré de sophistication et d’ingéniosité bien plus grand qu’on ne pouvait l’imaginer. Installés dans des vallées arides coincées entre les hauts plateaux de la Cordillère des Andes à l’Est, et le désert bordant les côtes du Pacifique à l’Ouest, les Nascas furent, semble-t-il, d’extraordinaires experts en techniques d’irrigation et d’aménagement du territoire. Ainsi, depuis les études de Maria Reiche, on admet que la plupart de ces géoglyphes répondaient à une fonction astronomique et calendaire, et étaient utilisés à des fins agricoles. Mais si l’on en croit les dernières interprétations des archéologues péruviens, ces tracés servirent aussi vraisemblablement de pistes ou de repères visuels pour les pèlerins et les voyageurs. Ainsi, les géoglyphes n’auraient pas été gravés dans la terre pour être simplement regardés, mais pour être parcourus à pied. Pouvant atteindre près de deux kilomètres de long (le plus grand trapèze connu à ce jour mesure exactement 1,9 km !), ces routes physiques et métaphysiques privilégiaient, en outre, un contact avec le divin et le surnaturel. Les hauts plateaux du désert n’occupaient-ils pas une position stratégique idéale, à mi-distance des vallées irriguées (séjour des hommes) et des montagnes (sièges des dieux) ? Pour cette civilisation andine adepte de voyages chamaniques et de consommation de psychotropes, parcourir ce chemin d’images devait contribuer à créer une expérience mystique en même temps que rythmique. En témoignent les innombrables instruments de musique exhumés par les archéologues péruviens…

Aussi fascinantes soit-elles, les « lignes de Nasca » (que le visiteur de l’exposition peut admirer grâce à des images prises par des drones projetées sur des maquettes en relief), ne sauraient occulter d’autres aspects de cette civilisation singulièrement avancée. Dans le sillage de la culture Paracas (découverte en 1925 par l’archéologue Julio Tello), le peuple Nasca a ainsi développé des langages artistiques dont la sophistication laisse pantois. Mises au jour et étudiées par l’archéologue allemand Max Uhle, leurs céramiques traduisent une science de la couleur et une complexité du répertoire iconographique rarement égalées dans l’histoire de l’humanité. Illustrant des récits mythiques ou des cérémonies rituelles (que l’absence d’écriture rend hélas impossibles à déchiffrer), ces vases sont des bandes dessinées psychédéliques avant l’heure, grouillant de chimères et de monstres dignes de Jérôme Bosch ! Ainsi, comment interpréter ces pêcheurs portant un filet sur leurs épaules ? Que signifient ces baleines ou ces requins dotés de mâchoires puissantes et de mains humaines brandissant un couteau ou une tête coupée ? En outre, il est troublant de constater que les céramiques partagent avec les géoglyphes un certain nombre de motifs animaliers : félins, oiseaux, serpents, araignées… Ailleurs, ce sont des fruits et des fleurs qui tapissent le flanc des poteries, tandis qu’apparaissent, aux périodes plus tardives, d’étranges personnages dans lesquels certains archéologues ont reconnu des portraits de dignitaires, de prêtres ou de guerriers… Au milieu de cet aréopage de scènes souvent hallucinées, se détache cependant un thème qui est comme la « signature commune » de tous les peuples précolombiens : celui de la tête-trophée, que des prêtres sacrificateurs ou des démons brandissent fièrement…

Mais s’il est un autre domaine dans lequel les Nascas ont montré l’ampleur de leur génie artistique, c’est bien celui des textiles. À l’instar de leurs voisins de Paracas (avec lesquels ils partagent tant de traits culturels), les habitants de ces vallées semi-désertiques se sont montrés des tisserands et des brodeurs d’exception. Miraculeusement conservés grâce à la sécheresse du climat, manteaux, capes, robes, ceintures, couvre-chef étaient pour la plupart utilisés en guise d’offrandes funéraires ou servaient à envelopper les momies. Originaires des hautes terres, les alpagas et les lamas fournissaient la laine. Mais les Nascas utilisaient aussi du coton et introduisaient parfois dans leurs tissages des éléments non textiles, tels des plumes ou des aiguilles de cactus ! Ils tiraient leurs teintures de pigments d’origine végétale ou animale, qu’ils fixaient en les trempant dans de l’urine. Le résultat n’en était pas moins éblouissant ! Quant aux broderies, elles semblent surgies de doigts célestes tant leur finesse le dispute à leur virtuosité. Là encore, la maestria technique est au service du cauchemar : des guerriers s’envolent dans les airs et tiennent par les cheveux des têtes coupées, des hommes masqués brandissent des couteaux et portent sur le dos leurs macabres trophées…

À l’aube des années cinquante, la découverte par une équipe américaine d’un tissu de soixante mètres de long dans la cité de Cahuachi allait cependant provoquer des débats passionnés au sein de la communauté des archéologues. À quelles fins fut-il réalisé et quelle était précisément sa fonction ? Pas moins de 30 000 mètres de fils de coton auraient été nécessaires à sa fabrication ! il semble évident qu’exécuter une telle tâche supposait une savante organisation et une stricte hiérarchisation du travail. D’autre part, par ses dimensions extravagantes, cette pièce de tissu devait répondre à une commande exceptionnelle. Sans doute, de telles étoffes servaient à revêtir des défunts de haut rang ou à envelopper des « reliques » éminemment sacrées. Or, ces dernières pouvaient prendre la forme de pierres géantes ou d’autres éléments du relief…

Loin d’être rudimentaire, et encore moins isolée, la civilisation des Nascas sut ainsi maîtriser son environnement hostile et élaborer une pensée cosmogonique et rituelle dont, hélas, bien des éléments nous échappent. Urbanistes et agriculteurs de génie (ils creusèrent des puits profonds de plusieurs mètres reliés par un réseau d’aqueducs souterrains), ils furent aussi des artistes éblouissants dont l’audace stylistique ne laisse de surprendre. Aussi sophistiquée soit-elle, cette brillante culture déclina néanmoins brutalement autour de 350, avant de s’éteindre complètement trois siècles plus tard. Certains avancent comme raisons les effets conjugués d’un séisme et de fortes inondations…

Avant de quitter Cahuachi, les Nascas prirent soin d’envelopper rituellement leur cité et ses monuments d’une épaisse couche d’argile. Ce linceul de terre devait protéger pour de longs siècles la ville de la destruction, avant que les pillards des temps modernes ne profanent ses sépultures pour vendre crânes et tissus aux touristes. Triste fin…

Nasca. Pérou – A la recherche de traces dans le désert, jusqu’au 15 avril 2018, musée Rietberg, Zurich. www.rietberg.ch