Gilbert Albert, un renom international, un nouveau statut de star à Dubaï. Et surtout une passion absolue pour le bijou qui dit sa vérité naturelle.
Gilbert Albert est une sorte d’énigme. Un oiseau qui peut rêver éveillé une nuitentière, vous accueillir au matin, l’œil brillant, sans rien vous dire que cet éclat du regard. Il peut aussi évoquer les détresses du monde, dénoncer les hypocrisies avec une spontanéité, une sorte de brusquerie et de belle indignation qui laboure son visage d’éclairs. Bonhomme au caractère bien trempé, il semble tout d’une pièce installé dans son rôle de patriarche, comme s’il cherchait à protéger, derrière son imposante cuirasse, un monde fragile, pétri de tendresse, de bienveillance et d’émotions profondes. Un monde d’où surgit depuis quarantecinq ans une créativité lyrique inimitable. Trop rebelle pour se brûler les ailes auluxe codifié et suffisamment inspiré par la nature dont il célèbre l’essence cachée, l’artiste s’est frayé un chemin à l’écart du gotha joaillier, marquant sa trajectoire par la force d’un talent particulier et l’éthique de l’objet exceptionnel.Son histoire ? L’homme se livre par bribes, par morceaux épars qui ouvrent à chaque fois une nouvelle lucarne de son paysage. Un seul motclé en est parfois le sésame. Les Pâquis, par exemple. Le quartier de son enfance. Un des territoires aujourd’hui les plus vivants, cosmopolites et recherchés de Genève, autrefois la terre genevoise la plus populaire, fourmillante d’artisans et de petites gens derrière sa rangée de palaces établis sur la Rade. Il y est né alors que la fin de l’été mettait des brumes sur le lac Léman, fils d’une mère italienne et d’un père français. Mais cette mixité culturelle, pas plus que le fait d’habiter une ville dont le nom pour beaucoup de gens à travers le monde est synonyme de luxe horloger, n’a influé sur son élan artistique. Les bijoux n’existaient pas dans la famille. Ni dans sa tête. Ils sont venus accidentellement avec le temps de l’école, l’occasion à l’âge de quinze ans de passer par le service d’orientation scolaire. Sans bien savoir ce que cela pouvait représenter, «par hasard, dit-il, car j’aurais aussi pu opter pour l’ébénisterie, parce que le bois, c’est sensuel», il a choisi la voie joaillière à l’Ecole des Arts industriels de Genève. Depuis, il ne s’est jamais arrêté de dessiner, de composer une à une ses pièces sur de la cire, avant de les donner à son atelier pour exécution.L’art de voirGilbert Albert est un passionné de l’idée et de la matière. Un activiste qui ne cesse de mener bataille contre les beautés joaillières qui affirment leur prix, comme si la valeur n’était pour lui que ce que les choses ordinaires ont d’extraordinaires. Les choses, des dons de la nature. Car ce sont bien des coquillages, des météorites, scarabées, fossiles mystérieux qui habitent ses inspirations. Gilbert Albert cite souvent les paroles de son maître: «Si tu veux réussir, découvre ce que les autres ne sont pas en mesure de voir». Et lorsqu’il marie un brin de corail à une perle parfaite, des diamants à des morceaux d’étoiles, il le fait avec une insolence seigneuriale qui leur restitue leur valeur sacrée de cailloux.
Unique créateur à avoir reçu par dix fois l’oscar du Diamonds International Awards, le premier en 1958 déjà, il use de cette pierre avec parcimonie, comme des «gouttes de rosée qui donnent de la vie à l’oeuvre», se refusant catégoriquement de travailler avec «les diamants de la guerre et du sang». Ses bijoux sont des «ornementa» dit-il, des «ornementa pacis» comme les appelait Cicéron, c’est-à-dire des instruments de paix.Défier le bijou de placement et de distinction sociale par les cris du cœur n’est pas la voie la plus simple. «La création d’un collier peut prendre plus de deux cents heures; les artisans qui réalisent mes pièces ne se contentent pas de produire, ils mettent beaucoup d’eux-mêmes dans leur tâche. Comme certains Lalique ou Fabergé en simple pâte de verre qui sont ultra cotés aux ventes aux enchères, la valeur d’une pièce est celle du talent.»Il y faut du sens aussi, le sens inviolable du bijou immémorial. Lorsque l’on remarque sur sa table les deux ciboires que Gilbert Albert avait créés pour son ami l’Abbé Pierre, avec leurs pieds sculptés de l’empreinte des mains qui les tiennent, c’est un grand vent d’émotion qui vous passe dans le corps. «Georges Calame, le graphiste genevois, me disait toujours: «S’il n’y a pas l’intensité de l’idée, cela ne vaut pas la peine de démarrer un projet».La célébration de l’oursinPour Gilbert Albert, aucun doute, l’idée lui est d’abord donnée par la matière. Il se parle à travers elle. C’est elle qui gouverne son sentiment, les formes qu’il va lui donner et la façon de travailler. Il semble n’avoir envie que de se provoquer des coups de cœur, se fondre dans de nouvelles explorations. «Je suis parfois obligé de renier certaines de mes pièces anciennes, cela me permet d’avancer.» C’est aujourd’hui avec les oursins qu’il compose sa dernière collection. Des coquilles très fines, friables dans la main à la moindre pression, qui incitent le créateur à un délicat travail de doublure d’or.L’homme est de la race des grands. A force d’aller «là où le danger croît aussi ce qui sauve…» comme écrivait Hölderlin, à courir vers de nouvelles limites avec les yeux ouverts et démultipliés, il est réputé autour du monde pour sa différence. Premier artiste vivant après 1917 à avoir été invité au Kremlin, exposé à Paris, Osaka, New York et autres mégapoles, le voici, ce printemps, convié à s’installer à Dubaï, dans une position-phare parmi les labels du luxe international.
Modeste ? «Si être modeste, c’est ressembler à un mouton, alors je suis conscient de mon titre d’illogique, de prétentieux». L’argent lui importe bien moins que sa maison de Provence, là où les vieux chemins gardent la trace des roues des chars gravées dans la pierre et parlent des Anciens. Expliquer comment il crée est pour lui bien plus difficile qu’exprimerle bonheur extraordinaire de la vie, de ce qu’il en aime; ce peut être quelque chose de fugitif mais de fulgurant, une sorte de révélation passagère de l’accord. Chez les gens, des présences plutôt que des discours. De lui, des battements de cœur imprévus, le coup de crayon et ces matières travaillées à la main qui lui permettent d’échapper à la machine et au virtuel.