OSKAR KOKOSCHKA UN BARBARE RAFFINÉ

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Presque quarante ans après sa mort, le Kunsthaus de Zurich dresse le portrait du maître autrichien en peintre expressionniste et baroque, en humaniste pacifiste et citoyen du monde, et en supposé ennemi de la modernité dont certains artistes d’aujourd’hui se réclament encore.

Adolf Loos, 1909 Huile sur toile, 74 x 91 cm Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie © Fondation Oskar Kokoschka / 2018 ProLitteris, Zurich. Photo : Roman März

«On n’est pas un homme du seul fait d’être né. Il faut le devenir à nouveau à chaque instant », notait Oskar Kokoschka dans Ma vie en 1971. Dans les derniers feux de l’empire austro-hongrois qu’il scandalisait par son librepenser, à travers les horreurs de la Grande Guerre où il fut grièvement blessé, face aux répressions nazies qui ont estampillé son art dégénéré et fait de lui un éternel exilé, sa manière à lui d’être un homme passait par la peinture : une formidable fureur de peindre que même l’apaisement de ses vingt-sept dernières années de vie à Villeneuve n’a jamais émoussée. Trente ans après la rétrospective que lui avait dédiée pour son centenaire en 1986 (l’artiste s’était éteint six ans plus tôt), le Kunsthaus de Zurich revient dérouler la vaste fresque de soixante ans de peinture à travers toutes ses époques et techniques. L’occasion de rappeler que celui que certains considéraient comme un ennemi de la modernité parce qu’il est toujours resté attaché à la figuration, à l’instar d’un Picasso ou d’un Picabia, compte toujours parmi les peintres majeurs du XXe siècle. Et qu’après le déferlement de la vague néoexpressionniste des « Neuen Wilden » allemands et autrichiens et de la « Transavantgarde » italienne des années quatre-vingts, il inspire encore des artistes d’aujourd’hui : Georg Baselitz, Nancy Spero, Herbert Brandl ou Denis Savary, notamment, par la force de frappe de sa gestuelle expressive et par la conscience de l’effondrement d’un monde dont toute son œuvre est pénétrée.

Jeune fille nue enveloppée d’un manteau, 1907 Crayon, aquarelle sur papier d’emballage brun, 45,4 x 31,6 cm Wienerroither & Kohlbacher, Vienne © Fondation Oskar Kokoschka / 2018 ProLitteris, Zurich
Autoportrait les bras croisés, 1923 Huile sur toile, 110 x 70 cm Kunstsammlungen Chemnitz, prêt Photo: © Kunstsammlungen Chemnitz / PUNCTUM / Bertram Kober © Fondation Oskar Kokoschka / 2018 ProLitteris, Zurich

LA FIN D’UN MONDE ANNONCÉE

Peut-être que l’actualité de Kokoschka est là : dans cette manière de répétition générale de la fin d’une époque dont son œuvre se fait le théâtre, à travers l’instabilité vertigineuse de ses formes dont la désagrégation imminente préfigure celle d’un monde à bout de souffle. À certains égards, notre temps peut s’y reconnaître aussi. Dès les débuts, le portrait est l’un de ses sujets favoris. À travers la haute bourgeoisie viennoise qu’il prend pour cible, c’est la radiographie d’une société névrosée qu’il livre impitoyablement. Pas étonnant si, se sentant déshabillée jusqu’à l’âme par ses pinceaux, elle refuse souvent de poser pour lui et le surnomme le jeune sauvage. Or ce barbare est un raffiné à la vaste érudition. Il écrit dans une langue flamboyante des pièces tragico-grotesques qui introduisent l’expressionnisme au théâtre. Plus que les peintres, il fréquente les poètes, les compositeurs et les musiciens : Trakl, Schönberg, Webern, Berg, Furtwängler, Richter, Menuhin… Et plus encore qu’expressionniste, il aime à se dire baroque. L’exposition de Zurich réussit l’exploit de réunir, pour la première fois depuis leur unique présentation commune à la Tate de Londres en 1962, deux imposants triptyques au baroquisme effréné : dans un déferlement quasi cinématographique de corps en plongées et contre-plongées et une profusion d’allégories et de couleurs enchevêtrées, « Prométhée » (1950) et « Les Thermopyles » (1954) sont des appels à tous les hommes à s’unir pour la paix et la liberté. Tel un testament spirituel et artistique livré au moment où « l’éternel émigrant de la peinture » se fixait en Suisse après son long exil.

GRATTER LES PLAIES SOUS LES MASQUES

« Sezession » : c’est sous ce nom que les jeunes contestataires emmenés par Gustav Klimt avaient voulu rompre avec le formalisme étouffant, l’académisme exsangue et les mondanités superficielles qui corsetaient la Vienne 1900. Derrière les apparences, ils allaient scruter les êtres et gratter les plaies sous les masques. Mais bientôt, c’est avec sa ville et son amour que Kokoschka allait rompre aussi : Vienne l’insultait ou pire l’ignorait, et la jeune Alma (future Alma Mahler) supportait mal sa passion exclusive. Désespéré, il remplaça

Matterhorn II, 1947 Huile sur toile, 90 x 120 cm Collection particulière, Suisse © Fondation Oskar Kokoschka / 2018 ProLitteris, Zurich

la seconde par une poupée grandeur nature qu’il représenta dans plusieurs tableaux, et fuit la première pour Dresde puis Prague où il allait rencontrer Olda sa future femme, et enfin Londres avant de jeter définitivement l’ancre dans les eaux tranquilles du Léman en 1953. De ses villes aussi il s’est fait le « portraitiste » assidu et vibrant. Construites ou déconstruites dans un frémissement nerveux de touches de couleurs, il les fait vaciller dans d’étranges perspectives plongeantes.

UN PHARE DE L’EXPRESSIONNISME

Du Musée Jenisch à Vevey où la Fondation Kokoschka, riche de la plus grande collection de ses œuvres au monde, en a prêté plusieurs dizaines à Zurich, sa conservatrice Aglaja Kempf rappelle qu’après la seconde guerre, en plein triomphe de l’abstraction que Kokoschka continuait de voir comme « une aberration vide et gratuite », c’est surtout comme portraitiste qu’il restait célèbre, très recherché et très cher. Mais très sélectif aussi : ne se faisait pas portraiturer par lui qui voulait. « Qu’elles partagent ou non ses idées importait assez peu, il lui fallait des personnalités fortes et intéressantes ». Comme Pablo Casas, peint deux fois en 1954. « Aujourd’hui sa notoriété reste liée au terreau de l’expressionnisme où son nom demeure parmi les tout grands : l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, les USA, l’Angleterre, le Japon le réclament. La France, elle, reste en retrait, en particulier pour l’œuvre de la fin ». C’est le feu d’artifice débridé de ses ultimes peintures, et la liberté sténographique de ses dessins au crayon de couleurs où la forme s’invente directement sur le papier qui déplaisent…

Sur un versant plus intimiste qui fait la part belle aux œuvres sur papier, le Centre Dürrenmatt propose en parallèle, jusqu’au 31 mars 2019, un face à face Kokoschka-Dürrenmatt. « Peu de liens réels entre les deux hommes, concède Aglaja Kempf, même s’ils se sont rencontrés et que Dürrenmatt a eu le projet (abandonné) de dédier un poème à Kokoschka. Mais des liens idéels : leur manière de travailler était assez similaire, et tous deux manifestaient à travers leur art leurs engagements politiques et sociaux ».

Françoise Jaunin