Pause estivale, rencontre avec Laurence Mattet, Directrice du Musée Barbier-Mueller

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Malick Sidibé, Nuit de Noël (Happy Club), 1963. © Malick Sidibé, Courtesy Galerie Magnin-A.

AP: Quelle est l’œuvre de votre Musée pour laquelle vous feriez des folies ?

C’est un choix cornélien que vous me demandez de faire ! Toutes les œuvres, chacune à sa façon, me touchent profondément.
Regarder puis examiner à tour de rôle une statuette, un masque ou une autre pièce m’enchante. Au début, ainsi scruté, l’objet se tait pour finalement révéler toute sa personnalité. Le dialogue est parfois facile, notamment avec cette délicate statuette lustrée (car si souvent caressée !) que j’admire encore davantage depuis qu’elle se dévoile.
Sa loquacité est incroyable, elle nous révèle l’histoire suivante :

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Statuette (de profil et de dos) d’une « épouse de l’autre monde « blolo bla. Côte d’Ivoire. Baoulé. Bois, perles. Haut. : 26 cm. Anc. coll. Josef Müller, acquise avant 1939. Inv. 1007-6. Photo Studio Ferrazzini Bouchet. Musée Barbier-Mueller.

Dans la pensée baoulé, chaque être humain, à sa naissance, quitte un au-delà où il retournera à sa mort. Chacune et chacun y possèdent un époux ou une épouse, des enfants, des parents et des animaux familiers. Le conjoint délaissé s’accommode d’une absence, somme toute temporaire, tant que son partenaire humain est enfant et que ses jeux sont innocents. Mais quand le jeune homme ou la jeune fille se marie, la terrible jalousie de l’époux de l’autre monde peut tout détruire et mille calamités peuvent déferler sur l’infidèle (stérilité, impuissance…), sans compter les mauvaises récoltes et les greniers qui brûlent… Le seul moyen de combler la femme ou le mari délaissé est de lui confectionner une statuette (comme celle qui nous intéresse) à son image dont il faudra prendre le plus grand soin, qu’il faudra nourrir et à qui on installera un autel et on fera des offrandes.

C’est un devin qui indiquera l’apparence de la femme ou du mari invisible. Le sculpteur suivra les informations qu’on lui donne, pour produire une statuette qui se caractérisera par son naturalisme (pour qu’elle soit plus véridique).
Il vaut mieux éviter de trop interroger notre statuette car son discours est souvent une suite d’amères récriminations contre le mari qui l’a abandonnée.
Sensible à ce qu’elle représente, je me contente donc de la regarder. Cette jeune femme, enceinte pour la première fois, avec ses belles courbes, sa patine si douce, sa chevelure bien tressée, ses jambes musclées, ses fines scarifications, illustre un idéal de beauté !

AP: Quelles sont les expositions que vous conseillez cet été (CH et France) ?

À ne pas manquer (attention elle se termine très prochainement) : « Le cosmos du cubisme, de Picasso à Léger » au Kunstmuseum de Bâle, organisée en collaboration avec le Centre Pompidou de Paris. Il semble que ces deux institutions possèdent les plus importantes collections cubistes au monde.
J’admire beaucoup le travail de l’artiste Fabienne Verdier. La ville d’Aix-en-Provence offre la possibilité de découvrir les facettes de son œuvre dans trois lieux différents : le musée Granet, le pavillon de Vendôme et la galerie Zola.
Au MUCEM de Marseille, j’ai beaucoup appris sur la personnalité et la diversité de l’œuvre artistique de Jean Dubuffet et plus particulièrement ses emprunts à l’ethnologie et à la psychiatrie.

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« Barbu-Müller » actuellement en prêt au Mucem, Marseille. Pierre. Haut. 51 cm.
Inv. 104-9. Photo Louis Lourenço, Musée Barbier-Mueller.

Nous avons contribué à cette exposition en prêtant un « barbu-Müller », une statue en pierre appartenant à une série. Dubuffet collectionnait ces personnages à barbe. Leur nom vient du collectionneur Josef Mueller (à l’origine des collections Barbier-Mueller et dont le nom Müller a été francisé en Mueller par ses descendants) qui les découvrit chez un antiquaire en 1940 et qui en possédait un grand nombre.

Une exposition leur sera d’ailleurs entièrement consacrée au sein de notre musée dès février 2020. Nous espérons pouvoir réunir tous les « barbus-Müller » connus !

 

 

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Détail d’une poulie de métier à tisser en prêt au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Bois. Haut. : 21 cm. Anc. coll. Félix Fénéon, Stephen Chauvet et Pinto. Inv. 1008-10. Photo Ferrazzini Bouchet. Musée Barbier-Mueller.

 

Nous avons également prêté une œuvre très importante au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac pour leur exposition actuelle consacrée à Félix Fénéon. Je n’ai pas encore eu la possibilité de la visiter mais je me réjouis de la parcourir car le beau catalogue riche et complet qui l’accompagne laisse augurer de magnifiques découvertes !

 

 

 

 

AP: Quelle sera la rentrée au Musée Barbier-Mueller ?

Nous venons d’inaugurer une exposition un peu particulière où le Mali (en cette période agitée) est à l’honneur.

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Malick Sidibé, Nuit de Noël (Happy Club), 1963. © Malick Sidibé, Courtesy Galerie Magnin-A.

Tout d’abord, nous rendons hommage à la figure légendaire de Bamako Malick Sidibé. Des photos inédites des finalistes d’un concours de chants organisé par Monique Barbier-Mueller contre le sida, sont dévoilées. Des clichés célèbres, datant des années 1960-1970, qui ont contribué à la renommée de Malick Sidibé (prêtés par André Magnin) sont exposés au sous-sol.

 

 

 

Enfin un ensemble exceptionnel d’art traditionnel du Mali est montré pour la première fois (des chefs-d’œuvre incontournables mais aussi un grand nombre d’objets inédits).

Autour de cette exposition, nous organisons jusqu’à la fin de l’année un grand nombre d’événements au sein du musée mais également au théâtre Les Salons.
Animée par Max Lobe, écrivain suisse d’origine camerounaise, la prochaine manifestation consistera en une table ronde intitulée « Arts et cultures à la rencontre du sida ». Dans l’exposition actuelle, le musée Barbier-Mueller s’appuie sur une constellation de photographies, chants et musique, vidéos et arts traditionnels pour favoriser une meilleure compréhension du sida.
Pour en savoir plus sur nos événements, je vous invite à consulter régulièrement notre site internet www.musee-barbier-mueller.org.

Parallèlement, la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller avec le soutien de F.-P. Journe (qui a pour vocation de financer des missions anthropologiques auprès de populations sans tradition écrite et dont les cultures sont en péril), est sur le point de publier deux études :

– la première du Pr Denis Ramseyer chez les Kouya de Côte d’Ivoire qui sont victimes d’un désastre écologique en raison de la déforestation et du changement climatique. Malheureusement une grande partie de leurs traditions est déjà perdue à jamais.

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Deux femmes Kouya dans la forêt ivoirienne, séparant les graines d’arachides des racines. Photo Denis Ramseyer, 1975.

Deux femmes Kouya de Côte d’Ivoire séparant les graines d’arachides des racines, dans la forêt. Photo Denis Ramseyer, 1975.

– La seconde par le Dr Gustaaf Verswijver est consacrée aux indiens Kararaô (un groupe des Kayapo) dans la forêt amazonienne. Ils vivent à proximité du Belo Monte qui est l’un des plus grands barrages hydroélectriques du monde. La création du réservoir affecte les pêcheries des Kararaô et les mares d’eau stagnante provoquent des maladies. Ils ne sont plus qu’une centaine d’individus et leur survie dépend de leur habitat, la forêt.

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Membres du groupe Kararaô dans la forêt amazonienne. Photo Gustaaf Verswijver.

De graves menaces pèsent sur la forêt, source de vie !
À l’occasion de la publication de nos ouvrages, nous organiserons une conférence à Paris début novembre (à la Fondation Good Planet de Yann Arthus-Bertrand) et une autre à Genève début décembre (au théâtre Les Salons) avec la participation de botanistes, biologistes, zoologues…et d’autres personnes engagées pour la planète.
Nous ne manquerons pas de vous tenir informés très prochainement.
Pour en savoir plus sur ces événements de la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller, je vous invite à consulter régulièrement notre site internet www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org.