Markus Raetz, l’image capitale

MARKUS RAETZ L’IMAGE CAPITALE Featured image
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Peinture, sculpture, estampe : l’artiste natif de Berne, alchimiste du Verbe disparu en 2020, est mis à l’honneur par la Fondation Michalski. Qui voudrait trop nettement séparer le lisible et le visuel achopperait rapidement sur la pierre suivante : le texte fait une très bonne image. Les révolutionnaires de 1968 le savaient – les murs de Paris s’en souviennent encore – et les usagers d’Instagram le redécouvrent aujourd’hui. Poètes, contrepétistes et jongleurs de mots en tout genre s’y rêvent un destin à la Rupi Kaur, cette jeune femme canadienne d’origine indienne découverte grâce au réseau social et publiée par la suite à des millions d’exemplaires. Le succès des auteurs – au sens très large du terme, disons des manieurs de mots – sur Instagram, réseau pensé pour le visuel, illustre assez bien l’idée de braconnage développée par le philosophe Michel de Certeau : contre un Foucault qui voulait voir en l’homme un simple fusible, assujetti à la force des systèmes et des pouvoirs, l’homme de Certeau est un véritable agent, qui invente son propre usage des outils qu’on croit lui fournir clé en main. Et voilà un braconnage : retourner au profit du texte une force vouée à l’image. N’est-ce pas justement ce que propose l’artiste bernois Markus Raetz, disparu il y a deux ans et actuellement exposé à la Fondation Jan Michalski ? Son art n’est pas la littérature, et pourtant il a affaire aux mots. Il s’adresse à l’œil de l’homme debout, qui arpente les travées d’une exposition...

Peinture, sculpture, estampe : l’artiste natif de Berne, alchimiste du Verbe disparu en 2020, est mis à l’honneur par la Fondation Michalski.

Qui voudrait trop nettement séparer le lisible et le visuel achopperait rapidement sur la pierre suivante : le texte fait une très bonne image. Les révolutionnaires de 1968 le savaient – les murs de Paris s’en souviennent encore – et les usagers d’Instagram le redécouvrent aujourd’hui. Poètes, contrepétistes et jongleurs de mots en tout genre s’y rêvent un destin à la Rupi Kaur, cette jeune femme canadienne d’origine indienne découverte grâce au réseau social et publiée par la suite à des millions d’exemplaires. Le succès des auteurs – au sens très large du terme, disons des manieurs de mots – sur Instagram, réseau pensé pour le visuel, illustre assez bien l’idée de braconnage développée par le philosophe Michel de Certeau : contre un Foucault qui voulait voir en l’homme un simple fusible, assujetti à la force des systèmes et des pouvoirs, l’homme de Certeau est un véritable agent, qui invente son propre usage des outils qu’on croit lui fournir clé en main. Et voilà un braconnage : retourner au profit du texte une force vouée à l’image.

N’est-ce pas justement ce que propose l’artiste bernois Markus Raetz, disparu il y a deux ans et actuellement exposé à la Fondation Jan Michalski ? Son art n’est pas la littérature, et pourtant il a affaire aux mots. Il s’adresse à l’œil de l’homme debout, qui arpente les travées d’une exposition pour en observer les cimaises. Or l’œil humain est un organe conservateur, pour ne pas dire rétrograde : qui veut s’adresser à lui doit tenir compte de ses latences, de ses rémanences. De même le nouveau se cache dans l’ancien pour être acceptable : effet diligence. « À celui qui regarde, je donne de la responsabilité », déclarait ainsi l’artiste.

CECI–CELA - TOUTRIEN, Berne
CECI–CELA – TOUTRIEN, Berne

Mais de quoi parle-t-on, au juste ? D’œuvres visuelles – peintes ou sculptées – qui ont notre bon vieil alphabet latin pour objet, ou pour obsession. D’estampes et de carnets. D’une sculpture, tenez, qui associe les branches de la lettre A et celles de la lettre H. Les partisans du « ah » et ceux du « ha » y liront ce qui leur plaît ; c’est une œuvre où chacun se projette à loisir. Il y a là anamorphose, même si l’artiste lui préférait le terme de métamorphose. Un mur dit : « ceci » ; un tableau situé en regard du mur dit : « cela ». On pense au « Ceci tuera cela » du Hugo de Notre-Dame de Paris : heureusement, aucun crime ne plane sur ce coin de mur. Puis Tout est écrit avec les lettres de Rien. L’anagramme au forceps surprend le profane ; pourtant le rien, dans son sens vieilli, désignait précisément : quelque chose. Soit le début d’un tout ! Raymond Devos n’y retrouverait pas ses petits. Sur un carnet, des centaines de noms célèbres sont inscrits jusqu’à former une spirale : l’on devine que ce sont les héros de l’artiste, d’Arcimboldo à Warhol en passant par Velasquez…

Ironie délicieuse, certaines œuvres sont réalisées sur papier japon. Délicieuse, certes, parce que nos cousins de l’Empire du Soleil Levant – fidèles en cela à la langue matricielle de la leur, le chinois – se trouvent encore en amont de cette coupure que nous faisons entre les mots et les images. D’autres ont bien dit cette nostalgie de l’Orient et de ces pays où l’on dessine les mots. Là-bas la coupure n’est pas nette, et le peintre et le calligraphe se tiennent la main. Occidentaux, nous vivons peut-être dans le deuil de cette harmonie, et des artistes comme Markus Raetz réactivent régulièrement cette nostalgie, par leur œuvre.

Croisement, 1997 Burin
Croisement, 1997 Burin

Ce tout écrit avec les lettres du rien (Croisement, 1997) crée un malaise volontaire, une sorte de Verfremdungseffekt – pour oser un mot que l’on ne pourrait utiliser qu’auprès d’un germanophone de peur de passer pour un pédant. Il met en déroute notre cerveau, organe peut-être moins conservateur que l’œil, mais désireux d’y voir clair dans le chaos qui l’entoure. Comme quelqu’un qui, dans un dîner en ville, ferait toujours revenir la conversation sur les sujets qui l’intéressent, notre encéphale cherche le familier : raison pour laquelle nous voyons des animaux dans les nuages, et des formes menaçantes dans un tas de vêtements, au réveil. Ces paréidolies en disent long sur nous-mêmes, et sur notre espèce.

Quant à l’affect que suscitent en nous les lettres de l’alphabet – affect que Raetz parvient à mobiliser avec talent –, l’explication est peut-être à chercher du côté des récentes expériences neurologiques de l’équipe de Stanislas Dehaene : ces scientifiques ont réussi à prouver, en comparant les structures cérébrales d’individus issus de populations illettrées avec celles d’individus issus de populations lettrées, que la zone dévolue dans le cerveau à la reconnaissance des caractères, et donc à la lecture, était anciennement dévolue à la reconnaissance des visages. Il y a là une immense poésie, pour qui sait tirer le sel des faits. Dehaene et son équipe ont donné de cette hypothèse une preuve amusante : notre cerveau aurait la faculté de reconnaître l’unicité d’un visage malgré la diversité de ses poses, et malgré la différence entre son côté droit et son côté gauche ; or les petits d’hommes passent un temps fou à différencier le d du b, comme le p du q, parce que ces lettres réversibles leur semblent être les mêmes – en raison de cette disposition nôtre, précisément.

[NO W HERE] (Maintenant ici-Nulle part)
[NO W HERE] (Maintenant ici-Nulle part)

Il faut dire que l’activité de lire et d’écrire nous est très coûteuse en termes d’énergie cérébrale. C’est une activité très récente à l’échelle de notre espèce – à peine quatre millénaires – quand le fait de parler, lui, nous est bien plus naturel : une étude récente porterait à plus de vingt millions d’années la naissance de cette faculté. Markus Raetz restaure la magie de cette technique, une des plus belles conquêtes de l’homme : il fait vibrer les origines mêmes du langage, ses origines purement pragmatiques et utilitaires, en Mésopotamie – sauvegarder une donnée, compter les bœufs, les sacs de grain.

Friand d’ambigrammes – ces mots dont la représentation suscite une double lecture, chose que l’on apprend le 22/02/2022, qui se trouve en être un – Raetz se rend héritier du surréalisme : doute envers le caractère réel de la réalité, et affirmation de la supériorité de la perception sur cette réalité. On pense au Breton de Nadja, qui lit « Police » quand il faudrait lire « Maison Rouge » – et l’on regrette que la rencontre entre Freud et le natif de Tinchebray ait fait pschitt. Pourtant, qu’importe ? Les héritiers sont là, et Markus Raetz en est un : ses œuvres nous plongent dans cette inquiétante étrangeté que recherchaient avidement les surréalistes ; ses encres suscitent le même doux effroi que celui que provoquaient les créatures d’Alfred Kubin. Laissez-vous pénétrer par cet effroi.

Clément Bénech

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