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Premier stemps de Georges Rouault

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Georges Rouault (1871-1958), peintre contemporain des fauves et de Matisse, a cependant suivi une direction picturale originale sa vie durant. Critiqué pour sa «religiosité», il obtiendra néanmoins de son vivant les honneurs officiels avant d’être délaissé peu après sa mort. Cette année de cinquantenaire est marquée par deux expositions permettant de redécouvrir l’art intense de l’artiste. À travers ses œuvres de jeunesse, au Musée National d’Art Moderne, et à travers ses œuvres de maturité, à la Pinacothèque de Paris.
1890. Employé chez un peintreverrier, le jeune Georges Rouault,19 ans, s’inscrit aux cours du soirde l’École des Beaux-Arts de Paris. L’atelier qu’il fréquente est dirigé par Gustave Moreau. Il y côtoie plusieurs peintres, très jeunes également, tels Marquet et Matisse. Georges Rouault n’achèvera pas son apprentissage mais il restera très attaché à son maître, jusqu’à la mort de ce dernier. C’est même avec les encouragements de Gustave Moreau qu’il quitte l’École et le travail académique pour chercher sa propre voie. Plusieurs années plus tard, Léon Bloy dira de Georges Rouault qu’il est trop talentueux pour atteindre jamais la fortune de son vivant. En effet, Rouault deviendra un peintre majeur, mais la prédiction ne sera pas totalement réalisée puisqu’il finira par recevoir la Légion d’honneur en 1951.Revenons à son abandon de l’école des BeauxArts. À l’époque, son travail est refusé au Salon officiel, bien qu’il ait suscité l’intérêt des critiques. En effet, ses débuts de peintre sont marqués par une force du trait qui le met immédiatement en marge des belles formes de la peinture des Salons. Son trait, il le jette ou l’imprime sur la toile plutôt qu’il ne le trace. À cause de cette vigueur, il est bientôt associé par les amateurs aux fauves, comme Gauguin. Mais Rouault ne reconnaît pas cette parenté.

Il vit rue Rochechouart et partage un atelier avec plusieurs autres peintres. Sa famille demeure alors à Alger et comme il n’a pas d’argent pour payer ses modèles, il propose aux prostituées du quartier de rester chez lui autant qu’elles le veulent pour se tenir au chaud. Grâce à ces modèles féminins, Rouault pourra peindre ses Filles, les mains souvent levées au-dessus de leur tête pour attacher leurs cheveux et découvrant leur dos. Rouault arpente aussi Paris. C’est un marcheur, un errant en quête de ce qu’il formalisera en peinture. Il est à remarquer que la plupart de ses formats sont de taille modeste, relativement faciles à transporter. Comme aux Folies Bergères par exemple. Mais très différent de Toulouse-Lautrec, Rouault ne manie pas l’ironie en peinture.Rouault s’approche aussi du monde du cirque. Forains, acrobates, et surtout clowns lui fournissent des thèmes qu’il considère souvent de façon tragique: «Nous sommes déchus: mes clowns ne sont pas tant des rois dépossédés, leur rire m’est familier, il touche à la démence des sanglots contenus que je connais et à l’amère résignation1.» Rouault place leurs visages dans des espaces quasi inexistants que ses portraits emplissent.Il se rend au tribunal, et saisit des faces dans l’obscurité qu’il restitue dans des tons de bois. Son trait devient peu à peu appesantissement de la couleur qui prédomine dans ces portraits sombres.

C’est donc dans le Paris marginal que le jeune Rouault cherche ses sujets. En ne terminant pas ses toiles, il laisse le désir inassouvi. D’une toile à la suivante, les mêmes figures reviennent, constituant ses registres qu’il magnifie: «Même mes monstres vont prendre un bain de lumière: ce ne sont déjà plus des monstres.»2 La critique traditionnelle a souvent relevé cette «transfiguration» comme la vision par le peintre d’une réalité supérieure En effet, l’énergie poétique de Rouault est toute dans l’intensité de la recherche, non dans celle de la virtuosité: des choix radicaux pour chaque toile; des tons, une approche qu’il avoue devoir à Rembrandt. Pour cette raison, les compositions sont souvent très simples: un corps de dos, un visage de biais, point de départ figural qui s’éloigne.Rouault continue d’explorer sa spécificité. Sa peinture annonce toujours l’abstraction. C’est une écriture épaisse dans laquelle se révèlent les qualités de la peinture, où des morceaux de couleur sont insérés. Ceci est à rapprocher de Munch ou de Van Gogh sans doute. En témoigne la foi dans son art, comme il l’écrit à la fin de sa vie: «L’art, celui que j’espère, sera l’expression plus profonde, plus complète, plus émouvante de ce que sentira l’homme, face à face avec lui-même et avec l’humanité.» Il aboutira ainsi, dans sa maturité artistique, à une prédilection pour les visages christiques, point d’arrivée ultime de son désir de transfiguration.


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