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Rencontres d’Arles 2026. Des cadres anciens, des visages neufs

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Pour les 200 ans de la photographie, Arles préfère à la célébration attendue une traversée critique des formes, des récits et des figures qui ont construit le médium. Du 6 juillet au 4 octobre, 47 expositions réparties dans 28 lieux réunissent près de 4 000 œuvres sous un titre qui tient de la consigne, Des mondes à relire. La 57e édition ne regarde pas seulement l’histoire de la photographie : elle l’éprouve à travers les cadres anciens qui l’ont précédée.

Le premier point de vue fixé par Nicéphore Niépce depuis sa fenêtre du Gras date de 1826, ou peut-être de l’année suivante : les spécialistes hésitent encore. 200 ans plus tard, l’anniversaire n’est pas ignoré ; il est déplacé. Christoph Wiesner, qui dirige les Rencontres, écrit avoir voulu une édition capable d’accueillir la complexité et la sensibilité, non pour adoucir artificiellement la violence du réel mais pour lui restituer toute sa profondeur. Le programme occupe 12 000 mètres carrés, après une année 2025 qui avait attiré 175 000 visiteurs.

La section Relectures réunit quatre rétrospectives, William Klein pour le centenaire de sa naissance, Harry Gruyaert, Ming Smith et Martine Barrat. Le mot dit assez le programme. Relire, et non revoir.

Sous ce titre, la 57e édition se lit avec les outils de l’histoire de l’art. Portrait équestre, portrait d’apparat, nature morte, paysage, étude animalière : les grands genres hérités de la peinture reviennent, parfois intacts dans leur composition, mais déplacés par d’autres corps, d’autres récits, d’autres mémoires. Le plus ancien d’entre eux attend à quinze minutes d’Arles, dans le réfectoire d’une abbaye du XIe siècle.

Ayana V. Jackson à Montmajour : le portrait équestre change de modèle

Bâtie autour d’un fragment de la croix qui attirait les pèlerins, l’abbaye de Montmajour accueille dans son réfectoire You Forgot to See Me Coming, la série de portraits équestres d’Ayana V. Jackson. Depuis Titien, ce genre appartient aux souverains et aux chefs de guerre. Y entrent ici quatre destins que la peinture n’avait jamais retenus : Selika Lazevski, écuyère noire qui fascina la France du XIXe siècle, Mary Fields, née esclave dans le Tennessee, Amelio Robles, née femme et devenue révolutionnaire mexicain sous une identité d’homme, et les Adelitas de la révolution.

Née en 1977 dans le New Jersey, elle partage sa vie entre New York et Johannesburg. Elle incarne ces existences à partir de fragments d’archive et se photographie elle-même en costume, dans des mises en scène qui leur restituent leur dignité. Le procédé porte un nom, l’incarnation performative : occuper la place que le document manquant a laissée vide.

Le motif lui-même avait voyagé avant elle. Introduit dans les Amériques par la colonisation espagnole, façonné par des échanges plus anciens hérités d’Al-Andalus, il y fut transformé par les pratiques autochtones et afrodescendantes. Le genre le plus aristocratique de la peinture occidentale porte donc dans sa propre histoire la trace des circulations qu’Ayana V. Jackson réactive.

Une seconde suite, Intimate Justice in the Stolen Moment, déplace le registre : des femmes au repos, dans une légèreté dont l’histoire de la photographie n’a presque rien conservé, ayant le plus souvent saisi ces vies à travers la violence ou la servitude. Le contraste entre les deux ensembles, sur des cimaises bleu nuit qui absorbent la pierre claire, fait de cette exposition la plus juste porte d’entrée dans l’édition.

Après les figures absentes que Jackson réinstalle dans le portrait équestre, l’exposition consacrée au Ghana élargit la question à l’échelle d’une nation.

Ghana ! au palais de l’Archevêché : le portrait d’apparat d’une nation neuve

Le 6 mars 1957, après plus d’un siècle de domination britannique, l’ancienne Côte-de-l’Or accède à l’indépendance sous la conduite de Kwame Nkrumah, artisan du projet panafricaniste. Le pays doit construire les structures de son État et se donner un visage. Il choisit la photographie. Billets de banque, brochures, magazines illustrés, timbres et jusqu’aux textiles deviennent les véhicules d’une image nationale fabriquée en quelques années.

Le portrait d’apparat, que les cours européennes peignaient depuis quatre siècles pour asseoir une légitimité, change ici de support et de destinataire. Il circule. Felicia Abban, disparue en 2024, tenait un studio à Accra. James Barnor, né en 1929, saisit en 1958 dans le quartier de Jamestown The Nigerian Superman, artiste de rue arrêté sur son vélo, bras écartés. Paul Strand publie Ghana: An African Portrait en 1976, 15 ans après The Roadmakers de Willis E. Bell et de la dramaturge ghanéenne Efua Sutherland.

Une génération née dans les années 1990 le prolonge. Carlos Idun-Tawiah, qui signe l’affiche de cette 57e édition, photographie en 2023 The Barbershop à Accra, scène de salon de coiffure aux bleus saturés. Rita Mawuena Benissan brode sur toile Her Reign in Colour, portrait monumental où le fil remplace le pigment. Une pièce textile suspendue, faite de centaines de carrés imprimés de visages, tient la dernière salle.

Damarice Amao, conservatrice au Centre Pompidou, avait obtenu pour ce projet la bourse de recherche curatoriale du festival en 2020. Six années de travail donnent l’exposition la plus complète de l’édition.

À l’ancien collège Mistral, cette réflexion sur l’image manquante trouve un contrepoint contemporain : Omar Victor Diop s’invite dans les diapositives américaines des années cinquante rassemblées par Lee Shulman, introduisant une présence noire là où l’histoire visuelle des loisirs et de la prospérité l’avait rendue impossible.

Du visage collectif aux objets intimes, la photographie change alors d’échelle : elle cesse de fabriquer une représentation publique pour approcher ce qui demeure après la disparition.

Charlotte Gainsbourg et Meghann Riepenhoff : la nature morte et le paysage sans peintre

Rue du Cloître, derrière une porte étroite, la galerie du Cloître abrite les premières photographies de Charlotte Gainsbourg. Une vingtaine de tirages en noir et blanc, réalisés au Hasselblad dans la maison du 5 bis rue de Verneuil avant son ouverture au public en 2023. Des chaussures claires empilées, une pile de feuillets et un réveil, deux paquets de Gitanes surmontés d’un briquet devant une fenêtre à petits carreaux. La nature morte classique retenait l’absence dans les objets ; ici, cette absence devient filiale, domestique, presque silencieuse. Les murs sont peints en noir. Matthieu Humery, qui dirige le programme Living Archives de la LUMA Arles, en assure le commissariat.

Au cloître Saint-Trophime, Meghann Riepenhoff renverse la question du paysage. Ses cyanotypes, procédé au fer qui vire au bleu de Prusse sous l’action de la lumière, sont exposés directement à l’eau du Great Salt Lake, laquelle inscrit son passage sur le papier. Aucun appareil n’intervient. Le paysage cesse d’être représenté et signe lui-même.

Ce déplacement du regard, de l’objet vers le milieu, se prolonge ailleurs dans la programmation. Anne-Lise Broyer retourne en Méditerranée avec Erri de Luca, à Montmajour, dans un espace qu’elle éprouve comme une sédimentation de temps superposés. À l’église des Trinitaires, Sammy Baloji fait dialoguer les fonds coloniaux du Katanga avec le récit de sa famille, autour de l’Hôtel Impala qui lui fut confisqué.

Modèle animal, de Lausanne à Arles : deux cents ans d’étude animalière

Si Arles déplace l’anniversaire du médium, c’est Lausanne qui en porte l’une des propositions les plus structurantes. Modèle animal, 200 ans de photographie est coproduite par les Rencontres d’Arles et Photo Elysée, sous le commissariat de Nathalie Herschdorfer, qui dirige le musée cantonal pour la photographie, avec Vincent Lavoie pour conseil scientifique. Elle occupe la Mécanique Générale, ancien atelier ferroviaire.

Le parcours suit les regards que la photographie a portés sur l’animal : anatomique, quand elle observe et classifie ; affectif, quand elle entre dans l’album de famille ; éthique, quand elle mesure la responsabilité envers le vivant ; plastique enfin, lorsque l’image invente des créatures, des fables et des brouillages entre réel et fiction. Des microphotographies d’Auguste Bertsch au XIXe siècle aux créatures d’Augustin Rebetez, deux siècles se déplient.

La Suisse y tient une place que le visiteur romand ne soupçonne pas. Sabine Weiss, Ella Maillart, Monique Jacot, René Burri, Werner Bischof, Balthasar Burkhard, Anne Golaz, l’Atelier Boissonnas figurent parmi les artistes réunis, aux côtés de Daguerre, de William Henry Fox Talbot, d’Eadweard Muybridge, d’Étienne-Jules Marey et, plus inattendu, d’Émile Zola. Christoph Wiesner cite Achille Mbembe : nos crises, y compris écologiques, découlent de la croyance que l’humain est supérieur aux autres espèces.

Photo Elysée coproduit également, à l’Espace Van Gogh, R comme Regarder, consacrée au livre photo pour la jeunesse, où figurent Les Histoires d’Amadou du couple vaudois Suzi Pilet et Alexis Peiry, ainsi que la marionnette d’Amadou, prêtée par le Centre des littératures en Suisse romande de l’Université de Lausanne.

Un genre sans ancêtre

À l’Espace Van Gogh, ancien Hôtel-Dieu où Vincent Van Gogh fut soigné en 1888 et dont il a peint le jardin, une file d’attente se forme chaque jour. Elle attend Martine Barrat. Née à Oran en 1933, danseuse à Paris, arrivée à New York en 1968 sur l’invitation d’Ellen Stewart pour le théâtre La MaMa, elle filme au début des années 1970 les gangs du South Bronx, les Roman Kings et les Ghetto Brothers. Sa caméra vidéo lui est volée. Le président des Roman Kings lui offre un appareil photographique. Elle ne l’a plus quitté.

Ses modèles sont ses amis. Ornette Coleman écrit les titres de ses photographies, et Harlem l’appelle la Picture Girl. Son appareil, dit-elle, est une extension de son cœur. Chez Barrat, il ne s’agit plus de reprendre un genre ancien, mais d’inventer une forme de présence née de la confiance, de la durée et de l’amitié. Aucune tradition picturale ne l’attendait. Elle a 93 ans, et jusqu’au 4 octobre elle tient à Arles le plus beau des genres sans nom.

Infos pratiques

Les Rencontres de la photographie d’Arles, 57e édition, du 6 juillet au 4 octobre 2026.

  • Ghana ! Rêver l’indépendance, 1957-1976, palais de l’Archevêché, commissariat de Damarice Amao.
  • Ayana V. Jackson. La bonne nouvelle n’est pas annoncée au sommet des montagnes mais dans les clairières, abbaye de Montmajour, en collaboration avec la galerie Mariane Ibrahim.
  • Martine Barrat. Soul of the City, Espace Van Gogh, commissariat d’Agathe Cancellieri avec Chuck Kelton.
  • Modèle animal, 200 ans de photographie, la Mécanique Générale, commissariat de Nathalie Herschdorfer, coproduction Photo Elysée, Lausanne.
  • Charlotte Gainsbourg. 5 bis, galerie du Cloître, jusqu’au 6 septembre seulement, puis à Paris chez Saint Laurent Rive Droite à partir du 24 septembre.
  • This Way to Heaven à la chapelle du Museon Arlaten, Harry Gruyaert.
  • A Sense of Place à la chapelle du Méjan, Ming Smith.
  • Lueur nomade, Paul Kodjo.
  • Photoromance et Nous ne sommes pas seuls à Croisière.
  • Le Prix Découverte Fondation Louis Roederer à l’Espace Monoprix.

Forfait toutes expositions 42 euros, tarif réduit 33 euros, gratuit jusqu’à 18 ans.

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