AI WEIWEI «JE ME SENS CHEZ MOI SUR INTERNET»

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Ai Weiwei, soixante ans, réfugié politique et artiste engagé, investit non seulement le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne mais également les différentes institutions réunies dans le Palais de Rumine : du Musée d’archéologie et d’histoire à la Bibliothèque cantonale et universitaire. Une explosion des frontières avant que le Musée des arts plastiques ne ferme définitivement ses portes en ce lieu historique pour rouvrir en 2019 du côté de la gare de Lausanne.

«Pour moi, il n’y a pas de différence entre un directeur d’institution qui m’appelle pour une exposition et une jeune personne qui me demande de faire un selfie. Je prends les deux choses au sérieux. Je vais essayer de faire le plus parfait des selfies. Et je vais aborder l’exposition avec la même attitude ». Ai Weiwei, actuel invité du Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, fait en effet du selfie l’un des instruments – terriblement efficace – de son activisme. Grâce aux ré
seaux sociaux, il a entretenu sa notoriété pendant son assignation à résidence après son emprisonnement en Chine en 2011. À titre d’exemple, il photographiait et diffusait les bouquets de fleurs qu’il installait délibérément tous les jours devant son atelier placé sous haute surveillance de caméras. Et, il y a deux ans, quand Lego refusa de lui mettre à disposition des pièces pour une installation consacrée à la liberté d’expression – cent soixantequinze portraits de dissidents politiques emprisonnés ou condamnés à l’exil devaient être élabo-

Surveillance Camera (Caméra de surveillance), 2010 Marbre, 52 x 52 x 120 cm © Studio Ai Weiwei

rés en Lego – pour une exposition à la National Gallery of Victoria de Melbourne, il lança un appel sur son compte Twitter et bénéficia ainsi très rapidement de milliers de dons. Ce qui lui fait dire aujourd’hui : « Ma patrie n’est ni en Chine ni en Allemagne, je me sens chez moi sur Internet. »

Le Chinois, internationalement reconnu pour son œuvre protéiforme, est actuellement établi en tant que réfugié politique en Allemagne, pays qu’il a choisi pour sa démocratie et sa liberté d’expression. Or, peu après son établissement en Occident en 2015, il assiste aux problèmes d’immigration massive, notamment en provenance de Syrie. Quelle est la place accordée aux droits de l’homme dans cette crise que traverse l’Europe ? Telle est la question qu’il pose dans son documentaire Human Flow, une co-production germanoaméricaine tournée dans vingt-trois pays pour dénoncer cette humanité démunie, précaire, affaiblie, survivant comme des rebuts aux portes des démocraties. Il y a soixante-cinq millions de réfugiés aujourd’hui dans le monde – le sujet est malheureusement universel. Dévoilé le 31 août à la Mostra de Venise, ce film consacré au sort des migrants aborde une thématique cardinale dans l’œuvre de l’artiste. Une prégnance qui s’explique notamment par le fait que l’histoire personnelle de Ai Weiwei a été touchée par la répression et sa famille déplacée de longues années durant – son père Ai Quing, éminent poète chinois, a été emprisonné et exilé. Cette fois-ci, l’artiste aborde le problème au travers de la caméra – qui n’est pas sans rappeler qu’il est passé par l’école du septième art à Pékin et qu’il a déjà réalisé des documentaires diffusés sur Internet.

Pour élever le débat sur ces injustices, Ai Weiwei expose notamment, au Palais de Rumine, une série d’assiettes en porcelaine qui retrace à la manière d’une bande dessinée le parcours des réfugiés ou un parterre de fleurs en céramique blanche, qui fait référence à la campagne des Cent Fleurs, un épisode de répression sanglante de l’histoire politique chinoise en 1957. Rappelons également qu’Ai Weiwei s’était rendu à Lesbos pour y créer un mémorial. Qu’en 2016 il collectait quatorze mille gilets de sauvetage abandonnés sur l’île pour créer à Berlin une œuvre rendant compte de cet exode mortel. Qu’il est également retourné en Méditerranée pour prendre la pose… la pose du petit Aylan, enfant syrien mort en septembre 2015 sur une plage turque. En se substituant au cadavre d’un jeune migrant, il avait fait scandale. Cette image prise par le photographe Rohit Chawla a fait le tour de la planète. Elle relevait de toute évidence moins du narcissisme que de la dénonciation face à des politiques qui n’empoignent pas le sujet pour éradiquer les catastrophes du genre. Ai Weiwei a recours aux possibilités hautement symboliques qu’offre son travail d’artiste, comme d’autres défendraient la cause des animaux ou de la famine. Mais en jouant avec les limites, il dérange. Il dérange dans le but de réveiller les médias qui s’endorment à force de faits tristement redondants et les bonnes consciences qui se voilent la face.

En 2012, le Jeu de Paume exposait Ai Weiwei à Paris. En 2015, la Royal Academy de Londres faisait de même. Voilà que l’artiste se présente cet automne en Suisse avec des œuvres remarquables par leurs formes, puissantes par ce qu’elles donnent à comprendre par les yeux. « D’ailleurs c’est toujours les autres » est le titre de cette deuxième manifestation en terre helvète produite par l’artiste, la première s’étant tenue en 2004 à la Kunsthalle de Berne. Inspiré par l’épitaphe de Marcel Duchamp : « D’ailleurs c’est toujours les autres qui meurent », ce titre n’est pas sans rappeler que le père de l’art conceptuel est l’une des références essentielles de Ai Weiwei. L’une de ses premières œuvres fut un profil de Duchamp tracé avec un cintre de teinturier tordu. Mais l’artiste

The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca, 2015, papier peint, dimensions variables © Studio Ai Weiwei

Sunflower Seeds (Graines de tournesol) (détail), 2010 Porcelaine peinte à la main, 12 x 8 x 0,1 cm © Studio Ai Weiwei

chinois fait pencher le ready-made – objet détourné artistiquement de sa fonction utilitaire – du côté de la satire et de l’allégorie, loin de l’indifférence proclamée par Duchamp. « Je me suis rendu compte qu’être artiste a plus à voir avec une façon de vivre et une attitude qu’avec la production d’objets […]. C’est voir les choses d’une certaine manière. […] Je pense que mon attitude et ma façon de vivre sont mes œuvres d’art les plus importantes », explique Ai Weiwei. Il procède toutefois aussi par installations de vrais et faux readymade, créant à Lausanne des environnements, tirant parti de l’immensité et de la hauteur des salles néo-florentines. Il recouvre par exemple les murs d’une salle d’un papier peint kaléidoscopique aux motifs dorés : des caméras de vidéosurveillance, des chaînes, des menottes et le logo de Twitter. Ai Weiwei crée des raccourcis qui expriment ce qui compte pour lui : sous des airs clinquants de prime abord, il parle essentiellement de répression, de surveillance à outrance, d’interconnexion oppressante. Cette lourde imagerie baroque domine Sunflower Seeds, une installation faite à partir de quinze tonnes de graines de tournesol fabriquées en porcelaine et peintes une à une à la main par près de mille cinq cents ouvriers. Un parterre

Vue de l’exposition, Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne

Ai Weiwei devant le grand cachalot (mâchoire inférieure) au Musée cantonal de zoologie de Lausanne, 2016. © Photo : Alfred Weidinger

impressionnant, rappelant que dans la multitude chaque individu demeure unique. Une installation qui faisait doublement sensation dans sa version initiale montrée à la Tate Modern de Londres sept ans plus tôt, car dix fois plus vaste et offerte librement à l’expérimentation du public qui pouvait y marcher ou s’y allonger. Sous des airs esthétiques parfaits, les installations monumentales d’Ai Weiwei contiennent en elles une dimension politique qui n’apparaît que dans un second temps. Ainsi en va-t-il des cerfs-volants aussi jolis qu’inoffensifs qui flottent dans les hauteurs de la « galerie de l’évolution » du Musée de zoologie avec pour motif son doigt d’honneur – qui a envahi les réseaux sociaux entre 1995 et 2011 en poin tant des lieux de pouvoir ou de culture. Et ainsi en va-t-il des barres d’armature rappelant que le 12 mai 2008, les écoles de la province de Sichuan se sont effondrées sur des milliers d’enfants lors d’un tremblement de terre. Ai Weiwei établit alors un registre des quelque six mille élèves victimes de cette catastrophe due au non-respect des normes de sécurité. Devenant dès lors le contestataire d’un gouvernement chinois sans respect des droits de l’homme, Ai Weiwei est arrêté et détenu durant quatre-vingt et un jours en 2011. Il trouve ainsi le terreau de son engagement artistique, moins tourné vers ses seules origines, qu’étendu à l’universalité des problèmes d’injustice qui concernent l’humanité tout entière.

NOTA BENE
AI WEIWEI. D’ailleurs c’est toujours les autres Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne Jusqu’au 28 janvier 2018