À sa mort en 2022, la grande dame de l’art contemporain Alice Pauli institue l’État de Vaud son unique héritier, en faveur du musée cantonal des Beaux-Arts. Une exposition permet de retracer la trajectoire singulière de cette personnalité à travers ce qui donna du sens à toute une vie, l’art.
Acheter une première œuvre, c’est mettre un petit pied dans la porte du marché de l’art. Ouvrir une galerie, c’est s’en- gager dans un soutien cardinal aux artistes. Participer à la foire Art Basel quelques an- nées plus tard, c’est s’ouvrir à une reconnaissance à l’international. Alice Pauli a passé ces étapes res- pectivement à l’âge de trente-deux, quarante ans et presque cinquante ans. Et n’est ensuite plus jamais sortie de la route qui l’emmenait à travers l’art de son temps perpétuellement en renouvellement. Il en fut ainsi pendant soixante ans. Car, la galeriste, collectionneuse et mécène lausannoise a vécu un siècle. « Pourquoi me rappeler que je suis cente- naire, ça change quoi ? lançait-elle alors dans la presse.

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L’essentiel est que je puisse continuer à pré- senter de belles choses ». En effet, cela ne changeait que peu pour cette personnalité incontournable de l’art contemporain distinguée en 1989 par l’ordre des Arts et des Lettres en France, médaillée d’or par la Ville de Lausanne en 2010, lauréate du Prix culturel Leenaards en 2012. Sa passion, sa cu- riosité et sa ténacité l’ont maintenue active jusqu’à son dernier souffle. Sans parler de sa générosité, qui, dès les années mille neuf cent quatre-vingt- dix, fait d’elle l’un des soutiens les plus significa- tifs du projet de construction du nouveau musée des Beaux-Arts à Lausanne. « Femme de passion, de tête, et de persévérance », pour reprendre les termes de Françoise Jaunin, elle contribuera égale- ment au financement du nouveau bâtiment inau- guré en 2019 sur le site de Plateforme 10 : « Elle voulait vraiment le voir avant de s’en aller », pour- suit la critique d’art.
L’art ? Il a frappé à sa porte alors qu’elle travail- lait dans le domaine de l’horlogerie. À l’occasion de déplacements professionnels, notamment à Londres et aux États-Unis, quand elle visitait des musées. Elle s’en fera le relais dès 1954 en s’occu- pant, pour commencer, de la diffusion des tapis- series du créateur français Jean Lurçat. Puis, dès 1962, avec une galerie portant tout simplement son nom, à la rue de Rumine à Lausanne. En dé- nichant des talents, elle partage avec sa clientèle de grands noms de l’art contemporain. « Le contact avec les artistes m’a beaucoup apporté. J’aimerais que les œuvres apportent [quelque chose] à leur tour au public », déclarait-elle en 2018 à l’occa- sion d’une donation qu’elle faisait généreusement au musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. Ainsi, comme un artiste qui se serait formé hors des bancs de l’académie, Alice Pauli, l’œil acéré et le cœur ouvert, entre en autodidacte dans un domaine qu’elle ne va cesser d’enrichir tout au long de son existence. « Ils sont rares, les galeristes qui donnent toute leur vie et leur amour à l’art », confiait Giuseppe Penone peu après son décès.

Aujourd’hui, son souvenir est rappelé à l’entrée du MCBA avec la monumentale sculpture de ce dernier, Luce e Ombra (2011), qui, suivant la lu- mière du jour, étend davantage encore ses rami- fications dans des jeux d’ombre au sol, sur les murs et les marches des escaliers de ce grand hall. Donné à l’ouverture du nouveau musée, l’arbre nu en bronze mesure quatorze mètres de hauteur, avec une excroissance de feuilles dorées et une sphère de granit. Ambitieuse, l’œuvre domine par sa prestance et son élévation. Signe fort d’une na- ture plantée en milieu urbain, l’arbre est aussi un symbole du temps lent, invitant le public à ralentir le pas pour s’ouvrir à la contemplation et à la ré- flexion. Comme toutes les œuvres de Penone, cette pièce échappe en quelque sorte à l’intellectualisme et offre un rapport direct à la matière : « L’arbre est l’exemple même d’une sculpture parfaite », ex- plique Giuseppe Penone, qui a toujours fait de ce motif, ou du bois en général, le trait d’union sym- bolique qui nous lie à la nature. Et puis, comment ne pas y lire quelque chose de l’ordre du portrait de l’artiste, si l’on se réfère à la parabole de Paul Klee ? Qui insistait sur la stabilité et la persévérance incarnées par l’arbre, en raison de son en- racinement dans la terre et de sa présence à trois niveaux dans le monde : dans la profondeur, à la surface et dans la hauteur. « L’artiste se trouve […] dans la situation du tronc. Sous l’impression de ce courant qui l’assaille, il achemine dans l’œuvre les données de sa Vision. Et comme tout le monde peut voir la ramure d’un arbre s’épanouir simul- tanément dans toutes les directions, de même en est-il de l’œuvre. Il ne vient à l’idée de personne d’exiger d’un arbre qu’il forme ses branches sur le modèle de ses racines. Chacun convient que le haut ne peut être un simple reflet du bas. Il est évident qu’à des fonctions différentes s’exerçant dans des ordres différents doivent correspondre de sérieuses dissemblances ».

Aujourd’hui, les importantes donations de la précurseure Alice Pauli occupent une place de choix dans les collections du MCBA. Avec no- tamment des œuvres de Rebecca Horn, Anish Kapoor, William Kentridge, Anselm Kiefer, Louise Nevelson, Pierre Soulages, ou encore Félix Vallotton, témoignages d’une passion privée qui est offerte désormais à la passion publique. La mission de sa galerie n’ayant été autre que d’être une « passeuse d’images, messagère entre la créa- tion humaine et le public », disait celle qui œuvra plus de trente ans dans le quartier du Flon – dans un espace aujourd’hui réinvesti par la galerie Heinzer-Reszler.
Avec quelque quatre cents expositions, Alice Pauli participe aussi d’un chapitre riche de l’histoire de l’art romande. Rappelons que dans les années soixante, alors que la Suisse peine à se tourner vers les nouvelles formes de l’art, Lausanne prend les devants : tout d’abord avec le travail significatif de René Berger, directeur du musée des Beaux-Arts de 1962 à 1981, qui prône l’ouverture institution- nelle aux pratiques contemporaines en organisant notamment les Salons des galeries-pilotes – pro- jet qui, pour rappel, influença fortement la créa- tion d’Art Basel en 1970. Mais il faut également se souvenir du groupe Impact, collectif d’artistes lausannois auquel on doit le travail d’ouvreur de l’art contemporain. Alice Pauli est aux premières loges de cette avant-garde. Elle y rencontre de nombreux artistes étrangers – Maria Helena Vieira da Silva, Mark Tobey, Alicia Penalba –, dont elle présente bientôt le travail tout comme les Suisses Catherine Bolle, Jean Lecoultre ou Louis Soutter : « Je sens si un artiste a quelque chose à dire ou s’il ne fait que le croire », expliquait-elle, sûre de son intuition parfaitement dosée. Les projets qu’elle mène impriment alors à la vie artistique romande un élan exceptionnel.
Mariée à Paul Pauli, premier directeur du musée des Arts décoratifs – aujourd’hui le Mudac –, elle contribue à lancer, toujours à Lausanne, les bien- nales internationales de la tapisserie entre 1962 et 1995 pour valoriser l’art lissier, ainsi qu’un centre consacré à la tapisserie contemporaine. Veuve, elle s’associe à son talentueux fils Olivier et rêve d’ou- vrir avec lui une galerie à New York. Mais la mala- die emportera ce dernier à l’âge de trente-neuf ans seulement. C’est son couple fusionnel avec l’art qui aura donné du sens à la vie de la centenaire. Une page d’un siècle s’est tournée avec sa dispa- rition. Nous ne faisons que passer, l’art subsiste. Merci à elle.

Sans titre, 1970
Tempera sur carton, 100 x 70 cm
Musée cantonal des Beaux-Arts,
Lausanne, legs d’Alice Pauli, 2024
Photo : MCBA, Lausanne
© 2024, ProLitteris, Zurich

The Whale as a Dish,
de la série The Waves, 1985-1989
Papier découpé et collé,
sérigraphie, lithographie,
impression sur linoléum sur
papier, 172,7 x 137,5 cm, éd. 59/60
Musée cantonal des Beaux-Arts,
Lausanne, legs d’Alice Pauli, 2024
Photo : MCBA, Lausanne
© 2024, ProLitteris, Zurich
