CHRONIQUES ÉGYPTIENNES I/IV

Benech-Clement
L’amateur de musées qui se rend aujourd’hui au Caire doit tenir de Janus, regardant – et aussi dans notre cas : goûtant – à la fois le passé et l’avenir. Il ne pourra choisir, il lui faudra être bifrons – voire Argus –, et adapter au monde des socles, des vi- trines et des cartels, des « textes de salles » et des « parcours de visites », l’idée simple mais salvatrice dont Hans Urs von Balthasar fit le titre d’un de ces livres les plus célèbres (et le cœur de ce livre aussi, évidemment) : la vérité est symphonique ! Soit l’impossibilité de dire ici lequel, de l’ances- tral musée de la place Tahrir ou du tout récem- ment inauguré mais pas tout fait achevé musée de Gizeh, est le plus savoureux. Ajoutons d’emblée que les momies royales, qui se trouvaient naguère dans le premier, n’ont pas rejoint le second, mais qu’elles constituent aujourd’hui le fleuron – pré- senté avec toute la dignité possible, souhaitable et même nécessaire – du troisième grand pôle mu- séal de la capitale, le Musée national de la civi- lisation égyptienne. C’est donc là qu’on visitera Ramsès II, dans le calme et la pénombre (des éco- liers passent parfois, les uns derrière les autres, se tenant des deux mains par les épaules) ; là aussi, en regardant depuis l’une des terrasses de ce nou- veau musée, par delà le lac Aïn Al-Sira, qu’on aura des façades et falaises brunes de la ville, couleur cannelle,...

L’amateur de musées qui se rend aujourd’hui au Caire doit tenir de Janus, regardant – et aussi dans notre cas : goûtant – à la fois le passé et l’avenir. Il ne pourra choisir, il lui faudra être bifrons – voire Argus –, et adapter au monde des socles, des vi- trines et des cartels, des « textes de salles » et des

« parcours de visites », l’idée simple mais salvatrice dont Hans Urs von Balthasar fit le titre d’un de ces livres les plus célèbres (et le cœur de ce livre aussi, évidemment) : la vérité est symphonique ! Soit l’impossibilité de dire ici lequel, de l’ances- tral musée de la place Tahrir ou du tout récem- ment inauguré mais pas tout fait achevé musée de Gizeh, est le plus savoureux. Ajoutons d’emblée que les momies royales, qui se trouvaient naguère dans le premier, n’ont pas rejoint le second, mais qu’elles constituent aujourd’hui le fleuron – pré- senté avec toute la dignité possible, souhaitable et même nécessaire – du troisième grand pôle mu- séal de la capitale, le Musée national de la civi- lisation égyptienne. C’est donc là qu’on visitera Ramsès II, dans le calme et la pénombre (des éco- liers passent parfois, les uns derrière les autres, se tenant des deux mains par les épaules) ; là aussi, en regardant depuis l’une des terrasses de ce nou- veau musée, par delà le lac Aïn Al-Sira, qu’on aura des façades et falaises brunes de la ville, couleur cannelle, de ses horizons à bulbes et « poudrés », une vue des plus intéressantes. Mais les autres pu- pitres se font entendre dans votre mémoire ! À la vie répond la vie, et à l’affluence régnant en maî- tresse place Tahrir, qu’il faudrait rien de moins que la bâton de Moïse pour fendre et traverser com- modément à pied, répond la profusion répandue dans les salles du musée installé là depuis 1902. À Gizeh, solennité du désert et solennité des lieux se répondront, éclat pour éclat. Ici, tout a – comme on dit – un « charme fou », jusqu’à ces vieux « avis » trilingues – arabe, français, anglais – encadrés et affichés ici ou là : « Il est formellement interdit de toucher les antiquités ou les vitrines ou de s’ap- puyer sur elles. »

Des salles sans issue, aux murs rouges ornés de frises, couronnées de coursives où attendent d’autres œuvres, s’ouvrent successivement comme des cha- pelles le long de galeries pleines, elles aussi – comme tout ici –, de dieux et d’animaux, de rois et de reines, de prêtres, d’enfants choyés, d’intendants dévoués. On ose se demander si les clefs de ces ar- moires, où furent une fois déposés masques, figu- rines, papyrus, ostraca…, où la couleur – comme ces roses et ces blancs de la période gréco-romaine ! – semble bourdonner dans des vivariums oubliés, existent encore, quelque part… L’archéologie a- t-elle jamais voisiné plus qu’ici avec le songe, la science avec le poétique ?

Aux dernières nouvelles (les miennes ont quelques semaines), le trésor de Toutânkhamon, cette im- mense page de l’Histoire de l’art qui n’a jamais pu être exposée en entier place Tahrir, n’est pas encore visible dans le nouveau Grand Musée égyptien de Gizeh ; mais si j’en juge par les salles qu’on y arpente déjà, admirablement conçues, éclairées, expliquées, il aura là un écrin digne de sa splendeur, splendeur dont on se rappellera en passant qu’elle paraîtrait modeste – comme l’adjectif semble bizarre ! – en re- gard de celle du trésor perdu d’un Ramsès II, dont un colosse, qui paraît ici presque petit, et qui domi- na un temps le parvis de la gare centrale du Caire, accueille le visiteur à l’entrée du musée… Quel est peut-être le plus grand plaisir des lieux ? Quelque chose d’analogue à ce qu’on ressent au dernier étage du Musée de l’Acropole, le soir, à Athènes, quand on laisse son regard flotter entre les œuvres exposées et ce qu’on voit au-delà des baies du musée, de la frise des Panathénées au Parthénon, et du Parthénon à la frise des Panathénées. Ici, par exemple, on ne se lasse pas de découvrir derrière une statue en cal- caire – grandeur nature cette fois – figurant Snéfrou, le pharaon pour qui furent construites la pyramide rhomboïdale et la pyramide rouge de Dahchour, les grandes, si grandes pyramides du plateau de Gizeh qui en sont les héritières inouïes.

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