Home » Artpassions No. 29 » Helmut Newton bon chic mauvais genre

Helmut Newton bon chic mauvais genre

Article complet

Au début de l’année 2004, le photographe disparaissait dans l’accident de sa Cadillac qui avait percuté le mur du «Château Marmont», un palace hollywoodien légendaire: image toute newtonienne, où la camarde se serait finalement invitée en lieu et place d’une ou deux beautés plus ou moins dénudées… Helmut Newton fait l’objet, ce printemps, d’une rétrospective, sise dans la galerie sud-est du Grand Palais et supervisée par sa femme June Newton – elle-même connue sous le nom de photographe d’Alice Springs.

D’Helmut Newton, tout le monde a vu, un jour ou l’autre, les photos au style devenu iconique, même si sa photographie est plus diverse qu’on ne le croit généralement. Frank Horvat le décrivait comme «le photographe qui a battu le système», entendant par là qu’il avait réussi à imposer son style et ses recherches personnelles dans le monde de la mode où les audaces sont soigneusement mesurées.

Pourtant, dans un entretien avec Horvat, Newton évoquait encore la photo de mode et ses codes comme un carcan intérieur, qu’il n’était pas par venu à briser tout à fait, malgré toutes les provocations que contiennent ses images. Pas dupe, celui dont on a parfois qualifié la photo de porno-chic, évoquait même la possibilité d’incursions dans la pornographie hard, comme pour ruer une bonne fois pour toute dans les brancards. On ne peut, hélas, raisonnablement espérer que le Grand Palais nous fasse profiter de ces quelques images, réalisées un peu avant 1986. Dommage, la pornographie, sinon l’art y aurait certainement gagné ce que le bon goût, que Newton abhorrait, y aurait perdu.

En effet, la nudité chez ce photographe australien d’origine allemande est le plus souvent, paradoxalement, anti-érotique. Le monde glamour qu’il photographie semble souvent glacé, figé dans une posture qui lui ôte toute vie; seule transparaît une sorte de force brute, exacerbée tant par le choix du modèle et du sujet que par la composition et la mise en scène du photographe.

La photo est toute en tensions: tension narrative, figée dans un instant hors du temps, mais au-delà ou en deçà duquel le spectateur peut laisser vagabonder son imagination; tension psychologique usant de contrastes forts: le masculin et le féminin, le nu et l’habillé, le chic de la mode et la banalité d’une rue, l’exhibition de l’intime, enfin la beauté parfaite, inaccessible par essence, pliée au caprice d’une mise en scène plus ou moins fantasmatique.

Dans la photo de Newton, on ne trouve guère d’attention portée à la couleur, en revanche, signe revendiqué – il choisit d’abandonner le kodachrome à cause de son grain trop professionnel – de la primauté de l’idée sur la matière et la manière. Encore un paradoxe pour un photographe peu porté sur la théorie et doté d’un sens inné de la composition contre lequel il semble parfois se battre.

Helmut Newton, sans doute le photographe de mode le plus connu du monde, se rêvait photo- reporter dans sa prime jeunesse à Singapour, confiait des échecs douloureux dans ses tentatives de traque de «l’instant décisif» cher à Cartier Bresson et avouait son impuissance à imiter des photographes comme Penn ou Avedon, capables de «faire une belle photo devant un fond blanc».

Faut-il y voir la source de cette petite note grinçante qui fait le sel des photos d’Helmut Newton ? Peut être, mais lorsqu’il réalise de – fort beaux – portraits, que ce soit celui de Fred, le taureau écossais, ou celui d’un Salvador Dalí mourant, cette note persiste, pour notre plus grande satisfaction.

Partager l'article

La Lettre d’Artpassions
Bimensuelle
Suivez toute l'actualité de l'art.

Une sélection d’articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d’expositions et de lectures.

S’abonner à Artpassions
Le magazine, chez vous.

Quatre numéros par an, papier ou digital. Le magazine d’art le plus vendu en kiosque en Suisse.

Articles du même auteur
Le Chien, 1951
Bronze, 43 × 92 cm
© Archives Fondation Maeght
© Succession Giacometti, Adagp Paris 2010

Alberto Giacometti La vérité du sculpteur

Giacometti était chez lui à Saint-Paul-de-Vence, autant qu’à Paris ou à Stampa, dans les Grisons. C’est ce dont témoigne cette nouvelle exposition, intitulée «Giacometti & Maeght – 1946-1966», proposée par la Fondation éponyme jusqu’au 31 octobre. Décidément, les expositions sur l’artiste suisse se succèdent à un rythme d’enfer: Beyeler a ...

AP26

Brancusi – Serra

Chez Beyeler, depuis le 22 mai, les sculptures massives de l’Américain Richard Serra sont confrontées aux formes épurées à l’extrême de Constantin Brancusi. Grâce à cette double rétrospective, soignée et exhaustive, le visiteur prend la mesure de deux artistes exceptionnels, résumant à eux seuls une bonne part de la sculpture ...

Henri Matisse (1869-1954)
Danse, 1909-1910
Huile sur toile, 260 x 391 cm
Saint-Pétersbourg,
Musée de l’Ermitage
© Succession H. Matisse, Amsterdam 2010

Héritage de l’Ermitage De Matisse à Malevitch

Surprise ! C’est sur les bords de l’Amstel, et non sur les rives de la Néva, que l’esthète voyageur découvre un héritage pictural exceptionnel. Par la grâce d’une belle rénovation, l’Amstelhof, un ancien hospice du XVIIe siècle, est en effet devenu, l’année dernière, l’Hermitage d’Amsterdam. Ce lieu, destiné à accueillir ...

LA LETTRE D'ARTPASSIONS

Toute l'actualité de l'art : une sélection d'articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d'expositions et de lectures. Bimensuelle.