Hermès

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Texte: Viviane Scaramiglia
Photos: Yann Deret, François Lacour, Stefano Guindani

Hermès
Les magiciens de la nuit

Au Salon international du meuble de Milan, la boîte noire de la nuit a révélé l’univers lumineux d’Hermès, tout à la joie de maîtriser la matière jusque dans ses plus légers atomes. Complices de l’excellence, les grands créateurs Michele de Lucchi et Yann Kersalé ont métamorphosé les ombres et sculpté l’impalpable pour la luxueuse maison française.

Harnais. Les lampes en version de chevet et de table matérialisent des sangles de cuir qui relient le socle à l’abat-jour en opaline. Créations Michele De Lucchi. © Photo: Yann Deret
Harnais. Les lampes en version de
chevet et de table matérialisent des
sangles de cuir qui relient le socle
à l’abat-jour en opaline. Créations
Michele De Lucchi.
© Photo: Yann Deret

Plasticien et maître de sidérants voyages lumineux, Yann Kersalé a imaginé pour Hermès une lanterne qui s’inspire tout à la fois des phares marins et du passé du sellier parisien né à l’époque des calèches. Un objet nomade voué à passer de l’intérieur à l’extérieur et vice versa. Un objet hybride, rusé, qui se décompose en quatre sources lumineuses indépendantes, mais réunies sur un même socle. Redessinant les atmosphères et les envies d’échappées dans une immédiateté accessible, elles donnent vie à une « lumière-matière » où l’utile est poème et l’élégance fonctionnelle.

L’artiste français qui avait déjà conçu une gamme de luminaires mobiles pour Baccarat en 2010, continue d’être fasciné par le principe du mouvement en composant ses éclairantes alchimies entre tradition, innovation, technologie et culture des savoir-faire. L’outil mêle les lentilles de Fresnel, inventées en 1882 pour éclairer les phares, les LED, l’alu, le verre et le cuir. « Pour le créer, il a fallu quatre années de recherche avec Hermès. L’échange avec les artisans a été déterminant. Cet objet est un élément de sensualité, de caresse, de paix. Selon moi, il correspond au futur du luxe qui aspire à quelque chose de très personnel, qui se déplace, vous accompagne et avec laquelle on peut inventer son environnement. »

Pantographe, lampadaire Arche et liseuse. Le métal souligne ses lignes fluides et le gainage de cuir son élégance. Création Michele De Lucchi. © Photo: Yann Deret
Pantographe, lampadaire Arche
et liseuse. Le métal souligne ses
lignes fluides et le gainage de cuir
son élégance. Création Michele De
Lucchi.
© Photo: Yann Deret

Pour Michele De Lucchi, grand nom de l’architecture et du design italien, la lumière est « poétique, précieuse et sacrée ». Dans ses créations personnelles pour Produzione Privata, il sait comme personne métamorphoser l’objet conventionnel en objet spécial en sublimant « les matériaux nobles qui savent vieillir en beauté ». Pour Hermès, il a créé deux familles de luminaires : Harnais et Pantographe. Des archétypes. Des objets sobres. Des intemporels imaginés pour durer, se jouer des modes et déjouer les codes. « Mon maître, le designer Ettore Sottsass, disait que pour ne pas jeter un objet, il faut en tomber amoureux, explique-t-il. J’ai énormément aimé – et si je peux, je vais essayer de le faire mien – le principe d’Hermès selon lequel tout ce qui est fabriqué à la main doit être réparable. Je n’avais jamais entendu auparavant une si belle déclaration au sujet de la durabilité et de la relation de l’homme moderne avec la nature. » Sa série de Pantographe, aux tiges et bras articulés se transforme par un formidable cumul de subtils détails en une étonnante leçon de maîtrise, d’émotion et d’intelligence. Pour la collection Harnais, De Lucchi s’est concentré « sur la façon de soutenir l’abat-jour par une forme aussi simple qu’insolite ». Au final, comme les sangles du harnais relient le cheval à son cavalier, celles de ses lampes unissent le socle à l’opaline dans une fluidité florale qui n’est pas sans rappeler les courbes inattendues des pieds de son piano à queue Lirico dessiné pour Pleyel en 2011. « Pour nous, les Italiens, l’artisanat dans le sens le plus noble du terme, c’est l’expérimentation. Pour les Français, c’est l’objet précieux. Associer les deux choses, c’est fabuleux. L’objet artisanal vous coupe le souffle, surtout quand il est capable de témoigner de son héroïsme. »

Yann Kersalé
Gnostique moderne

Des sites, des tours, des monuments. Des centaines d’œuvres éparpillées dans la nuit. Tout un langage lumineux pour décrire le monde non en termes de substances, mais de vibrations, de scansions, de vertiges, de pulsations, de silences. Depuis trente ans, Yann Kersalé chasse les ténèbres, transfigure les paysages naturels et urbains en utilisant la lumière comme d’autres utilisent la peinture ou l’outillage du sculpteur. De la calotte rougeoyante de l’Opéra de Lyon à l’illumination du Musée du Quai d’Orsay à Paris ou du futur Musée du Louvre d’Abou Dhabi avec Jean Nouvel, de la Passerelle de la Paix à Séoul au MuCEM bleuté de Marseille avec Rudy Ricciotti, chaque réalisation est le résultat d’un instant volé entre le crépuscule et l’aube.

Après des études aux Beaux-Arts de Quimper, des activités de « lighting designer » pour l’apprentissage des techniques de pointe, le Breton de Douarnenez, natif de Boulogne-Billancourt, orchestre l’intangible matière entre fictions et parcours géopoétiques incandescents, avec une extraordinaire vitalité créatrice qui ne supporte pas les frontières. « Que je travaille sur des lieux ou des objets-lumières, ce qui m’intéresse, c’est de casser les limites entre les arts plastiques et les arts appliqués. »

Michele De Lucchi
Maestro du design

Michele De Lucchi, 63 ans, deux mètres de haut, une barbe à la Claude Monet. Probablement le créateur italien le plus poétique. Un personnage libre et engagé dont le nom, érigé au panthéon du design, déroule une longue série d’expériences qui continuent de l’inspirer. Diplômé de la Faculté d’architecture de Florence en 1975, il a su être au cœur des courants culturels d’avant-garde. Promoteur du design radical dans les années 70 , il devint l’un des piliers du groupe Memphis créé par Ettore Sottsass en 1980 qui pulvérisa le fonctionnalisme de l’ère post-Bauhaus dans une explosion d’objets bavards, anthropomorphiques, anarchiques et communicatifs inspirés du cinéma, de la bande dessinée, du futurisme italien et du Pop Art. Architecte naviguant des  Gallerie d’Italia, place de la Scala à Milan à la nouvelle bibliothèque de la Fondation Cini à Venise jusqu’au futuriste Pont de la Paix à Tbilissi en Géorgie, designer qui a travaillé avec Kartell, Artemide (l’iconique lampe Tolomeo), Olivetti, Fontana Arte et tant d’autres, Michele De Lucchi reste surtout cet explorateur du sensible dont l’industrialisation n’a jamais été la motivation première. Préoccupé par ce monde de production, de marketing et de consommation «  qui s’éloigne des besoins réels de l’être humain », il s’est d’ailleurs tourné depuis de longues années vers l’artisanat d’art qu’il édite lui-même sous le label Produzione Privata. Les simplicités précieuses qu’il signe pour Hermès se font l’écho de cet exigeant talent d’aller au fond des choses pour leur donner une âme.

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