JÓZEF CZAPSKI «JE VOIS, JE RESPIRE PAR LES YEUX»

Journal, mai - juillet 1955 Aquarelle, encre et mine de plomb sur papier, 27,5 x 21 cm (fermé), 27,5 x 45 cm (ouvert) Musée national de Cracovie Succession Józef Czapski
Journal, mai - juillet 1955 Aquarelle, encre et mine de plomb sur papier, 27,5 x 21 cm (fermé), 27,5 x 45 cm (ouvert) Musée national de Cracovie Succession Józef Czapski
Peintre, écrivain et haute figure de l’intelligentsia polonaise, Józef Czapski a traversé tout le XXe siècle à dénoncer les totalitarismes, à témoigner son empathie pour ses semblables et à chanter les beautés du monde. Je suis le plus grand peintre du monde», rigolait-il du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit qu’il cassait en deux pour vous saluer. Józef Czapski était un géant filiforme qu’on aurait dit échappé d’une peinture du Greco ou de l’atelier de Giacometti. Son regard haut perché brillait d’intelligence, de bienveillance et de malice, pétri d’empathie pour les autres dont les souffrances le rongeait et nourri d’une folle érudition qu’il n’étalait jamais. Ce géant-là (1896-1993) a traversé tout le XXe siècle, vécu plusieurs vies et connu un destin européen marqué par deux guerres mondiales et leurs pires infamies. Aristocrate d’origine polonaise né à Prague puis élevé dans un Empire russe en pleine décadence, il les a vécues de l’intérieur comme soldat, officier, prisonnier politique et l’un des très rares rescapés du terrible massacre de Katyn en 1940, massacre que l’URSS avait faussement attribué à l’Allemagne nazie avant que la Russie admette enfin, en 1990, la responsabilité des soviétiques. De cet écrivain, critique d’art et penseur éclairé qui n’eut de cesse de dénoncer les totalitarismes et les mensonges de l’histoire, et de ce peintre humaniste qui exprime à la fois la difficulté d’être et l’émerveillement de vivre, deux expositions et deux livres viennent rappeler l’importance de l’œuvre polyphonique inclassable et bouleversante. Néon et lavabo (autoportrait),...

Peintre, écrivain et haute figure de l’intelligentsia polonaise, Józef Czapski a traversé tout le XXe siècle à dénoncer les totalitarismes, à témoigner son empathie pour ses semblables et à chanter les beautés du monde.

Je suis le plus grand peintre du monde», rigolait-il du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit qu’il cassait en deux pour vous saluer. Józef Czapski était un géant filiforme qu’on aurait dit échappé d’une peinture du Greco ou de l’atelier de Giacometti. Son regard haut perché brillait d’intelligence, de bienveillance et de malice, pétri d’empathie pour les autres dont les souffrances le rongeait et nourri d’une folle érudition qu’il n’étalait jamais. Ce géant-là (1896-1993) a traversé tout le XXe siècle, vécu plusieurs vies et connu un
destin européen marqué par deux guerres mondiales et leurs pires infamies. Aristocrate d’origine polonaise né à Prague puis élevé dans un Empire russe en pleine décadence, il les a vécues de l’intérieur comme soldat, officier, prisonnier politique et l’un des très rares rescapés du terrible massacre de Katyn en 1940, massacre que l’URSS avait faussement attribué à l’Allemagne nazie avant que la Russie admette enfin, en 1990, la responsabilité des soviétiques. De cet écrivain, critique d’art et penseur éclairé qui n’eut de cesse de dénoncer les totalitarismes et les mensonges de l’histoire, et de ce peintre humaniste qui exprime à la fois la difficulté d’être et l’émerveillement de vivre, deux expositions et deux livres viennent rappeler l’importance de l’œuvre polyphonique inclassable et bouleversante.

Néon et lavabo (autoportrait), 1959 Huile sur toile, 80 x 100 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann Succession Józef Czapski
Néon et lavabo (autoportrait), 1959 Huile sur toile, 80 x 100 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann Succession Józef Czapski

Michalski présente le double laboratoire de l’œuvre: un choix des quelques trois cents volumes de son journal intime tenu quotidiennement de 1941 à 1992 par l’écriture et le dessin étroitement entrelacés, entouré d’une sélection de toiles de la même période, presque tout ce qui précède la Seconde Guerre mondiale ayant été détruit ou perdu. En parallèle à Chexbres, la Maison des arts Plexus de Richard et Barbara Aeschlimann
qui furent dès 1976 ses amis, ses collectionneurs et ses galeristes (ouvrant leur premier espace pour montrer son travail puis lui consacrant une quinzaine d’expositions), rassemble une cinquantaine de tableaux retraçant son parcours de peintre. Et aux Éditions Noir sur Blanc dont la toute première publication en 1987 avait été pour Czapski et son incroyable « Proust contre la déchéance» consignant les conférences qu’il avait faites entièrement de mémoire aux autres officiers prisonniers du camp russe de Griaziowietz sur «À la recherche
du temps perdu ». C’est une monumentale biographie qui paraît sous la plume du peintre, écrivain et essayiste américain Eric Karpeles publiée dans sa traduction française: sept ans d’enquête minutieuse et fervente, une somme de cinq cent soixante-dix pages denses et subtiles pour raconter celui qui est aujourd’hui salué en Pologne comme un héros national mais dont l’œuvre de peintre reste encore trop méconnue, notamment en France où il a pourtant fait toute sa carrière. Et du même auteur, une monographie en anglais
richement illustrée est éditée simultanément aux Éditions Thames & Hudson.

Deux bols, 1987 Huile sur toile, 27,5 x 46 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann Succession Józef Czapski
Deux bols, 1987 Huile sur toile, 27,5 x 46 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann Succession Józef Czapski

HUMANISTE ET PROFONDÉMENT PACIFISTE
En témoin direct de la face la plus sombre du XXe siècle, Czapski l’écrivain, essayiste et critique a, de sa plume d’humaniste profondément pacifiste, raconté «sa » guerre: Terre inhumaine (qui reparaît cette année); relaté la vie dans les camps de prisonniers: Souvenirs de Starobielsk ; mené l’enquête pour rechercher des vérités et fait connaître
le sort de la Pologne sous l’oppression soviétique notamment dans la revue Kultura, véritable foyer de résistance intellectuelle à Paris; livré des essais sur la peinture: L’Œil et Cézanne et la conscience d’un peintre ; et poursuivi inlassablement une double et pénétrante réflexion sur l’homme et sur l’art, comme dans son recueil d’essais Tumultes et
spectres.

Mais même si l’écriture lui est quotidiennement indispensable, Czapski est d’abord un peintre. C’est la peinture qui donne sens à sa vie: «Je vois, je respire par les yeux », confie-t-il. Après sa licence en droit à Saint-Pétersbourg puis ses études d’art à Varsovie et Cracovie, c’est très vite Paris qui l’aimante. Il y crée en 1924, avec quelques amis,
le mouvement kapiste qui aspire à une peinture «pure», fondée sur la couleur et l’émotion et libérée des thèmes littéraires et historico-patriotiques qui encombrent l’art polonais d’alors, mais il ne se sent pas concerné par les révolutions artistiques dont la Ville Lumière est alors le principal épicentre. Après 1945, quand il se réinstalle définitivement à Paris, le triomphe de l’abstraction ne le touche pas plus: «Peut-on accéder à la plénitude de l’art, médite-t-il, sans suivre jamais le sentier étroit de l’humilité absolue, de la vénération
du monde capté par l’œil?».

Escaliers, 1964 Huile sur toile, 100 x 81 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann Nuage jaune, 1982 Huile sur toile, 64,5 x 45,5 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann
Escaliers, 1964 Huile sur toile, 100 x 81 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann Nuage jaune, 1982 Huile sur toile, 64,5 x 45,5 cm Collection Richard et Barbara Aeschlimann

AU PLUS PRÈS DES ÉMOTIONS
La double mission qui est la sienne, c’est à la fois de témoigner de l’homme dans l’épaisseur de la vie et de livrer ses émerveillements devant les beautés du monde; donner forme et couleur à ses éblouissements autant qu’à son désarroi; peindre le tragique à fleur de pâte et ses élans d’allégresse aussi. À partir de ses croquis griffonnés par monts et par
vaux, sa peinture se développe sur ces deux versants: l’approche humble et grave du théâtre du quotidien et l’effusion qui restitue la fulgurance de la vision. Mais pas d’approche naturaliste, surtout pas, il déteste ça. Pas de virtuosité non plus, ni d’effets spectaculaires, ils ne l’intéressent pas. Il cultive même une forme de gaucherie comme pour être plus près des gens et des émotions. Il aime les sujets qui n’en sont pas ou presque: un coin de rue vide, des anonymes attendant le train, des silhouettes solitaires dans un café, un scooter rouge contre une porte verte, un chien errant, deux bols sur une table… «Presque rien. Mais ce presque rien signifie tout». Les ambiances y sont souvent chargées d’inquiétude, de solitude et de misère, jusqu’à ce qu’éclate soudain le rouge lumineux d’une robe qui vient tout éclabousser. Quant à ses cadrages insolites, ils viennent nous laver le regard. Comme dans cet «Autoportrait» sans visage qui ne nous montre qu’un fragment de son
torse dans le miroir de la salle de bain, sa tête étant complètement hors champ. Ou ce « Mendiant» pathétique qui paraît sans tête lui aussi, tant il la baisse et la rentre dans le col de son paletot. Ou encore cette vue plongeante d’un escalier en spirale au pied duquel une femme est assise, une femme sans tête – là encore – dont on ne voit que le bas du corps.

Quant à ses toiles à la palette en feu d’artifice, elles viennent cueillir des instants de grâce avec une fraîcheur presque candide: ce nuage safran qui pique sur un champ de blé comme un corps céleste incandescent ou cette aube fuchsia et orangé qui ondule sur une barre de collines sombres. Ils disent sa jubilation à peindre les merveilles du monde qui le bouleversent à nouveau chaque matin. C’est sans doute lors de l’un de ses séjours à
Chexbres, alors pourtant que la macula dégrade sa vue de jour en jour, qu’il s’extasie: «Et je me suis mis à peindre des montagnes comme si je découvrais le monde.»

Françoise Jaunin

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