Un siècle après son avènement au cœur des Années folles, l’Art déco ne cesse d’inspirer les plus grands designers. Le musée des Arts décoratifs, à Paris, révèle son caractère visionnaire et son éblouissante diversité.
Le 4 octobre 1883, la Compagnie inter-nationale des wagons-lits conviait des écrivains ainsi que des journalistes du Times et du Figaro à effectuer le premier voyage dans un wagon de l’Orient Express, véritable palace franchissant les frontières sans sacri-fier au luxe et au confort. Savamment orchestrée, cette opération de communication obéissait à un objectif précis : montrer aux yeux d’une clientèle internationale le raffinement et l’excellence d’un style « à la française ». Éclairé et chauffé au gaz, ta-pissé de velours de Gênes, de cuir de Cordoue et de tapisseries de Gobelins, meublé d’imposants fauteuils aux coloris pimpants, ce train d’excep-tion s’affirmait ainsi comme l’ambassadeur d’un art de vivre que la Première Guerre mondiale allait interrompre brutalement…
C’est précisément pour tourner le dos à ces an-nées sombres que l’Art déco va éclore, sacrifiant à ces nouvelles divinités que sont la vitesse, les loi-sirs et les voyages. Symbolisant ce désir ardent de renouveau, l’Orient Express transporte de Paris à Constantinople aristocrates et bourgeois fortu-nés qui goûtent le luxe et le raffinement inouï de ses cabines-lits et de ses équipements signés par les plus grands créateurs de l’époque, dont René Prou, Suzanne et René Lalique…
Afin de se remémorer ces années de faste, de créa-tivité et d’élégance, le musée des Arts décoratifs a eu l’heureuse idée de métamorphoser sa grande nef en invitation au voyage, faisant dialoguer une cabine Art déco de 1926 appartenant aux collec-tions du musée, avec des maquettes de l’intérieur, grandeur nature, du futur Orient Express conçues par le directeur artistique Maxime d’Angeac. On y devine le même souffle d’innovation, d’épure et de modernité, ainsi que ce souci de convoquer l’ex-cellence dans les moindres détails. Comme si l’es-prit de l’Art Déco continuait de nourrir l’inspi-ration des plus grands designers du XXIe siècle, épris de la stylisation extrême de son vocabulaire, de son fonctionnalisme et de son minimalisme atemporels…
RUHLMANN, GRAY, FRANK, GROULT… UNE NÉBULEUSE DE TALENTS
Déployées sur le deuxième et le troisième étage du musée, ce sont ainsi quelque mille deux cents pièces d’exception qui retracent l’extraordinaire aventure artistique que furent les Années folles dans tous les domaines de la création. Dans le sil-lage des réflexions européennes sur l’ornementa-tion, joailliers, ébénistes, architectes, couturiers, designers troquent peu à peu les arabesques et les volutes de l’Art nouveau contre la rigueur de la ligne droite et de l’abstraction. Prophète de ce nouveau langage, Jacques-Émile Ruhlmann pré-pare avec soin sa participation à l’Exposition in-ternationale des Arts décoratifs et industriels mo-dernes de 1925, véritable vitrine de tout ce qui touche à l’excellence française. Ce décorateur au service des élites ira jusqu’à être comparé à Jean-Henri Riesener, le fastueux ébéniste de Louis XVI, tant ses créations luxueuses célèbreront avec vir-tuosité le mariage des essences rares et de l’ivoire. C’est le même souci du détail et du raffinement porté à la perfection qui se devine dans les créa-tions d’Eileen Gray, la papesse de l’Art déco.
Née en 1878 en Irlande au sein d’une famille ai-sée, cette jeune fille de bonne famille fera le choix audacieux de préférer à sa carrière d’artiste celle de décoratrice, apprenant notamment le travail de la laque auprès d’un restaurateur de meubles, puis d’un maître japonais nommé Seizo Sugawara. Exposés en 1913 au VIIIe salon de la Société des artistes décorateurs, ses paravents laqués séduiront le collectionneur et mécène Jacques Doucet par leur exquise délicatesse. Son chef-d’œuvre absolu demeure néanmoins la villa E-1027 qu’elle réalise-ra à quatre mains avec l’architecte Jean Badovici, merveille d’épure géométrique et d’harmonie avec l’environnement. Après une longue période d’abandon, cette icône de l’architecture du XXe siècle est désormais accessible au public, qui dé-couvre avec surprise son caractère visionnaire.
Mais s’il est un créateur dont les réalisations ont traversé les époques et les styles sans se démo-der, c’est bien Jean-Michel Frank ! « Pour notre ami, le luxe c’était la simplicité. La simplicité lui dictait les lignes et les matières de son luxe. (…) L’une des grandes innovations de Frank fut d’uti-liser des matières originales, parfois délaissées de-puis le XVIIIe siècle, et d’en porter l’emploi à de nouvelles échelles », écrira Jean Cocteau en fervent admirateur de son travail. Situés rue Montauban dans le 15e arrondissement de Paris, ses ateliers compteront jusqu’à soixante-dix artisans chargés de répondre aux exigences d’une clientèle appar-tenant à l’intelligentsia parisienne. Exclusivement composé de femmes, celui dédié à la marqueterie de paille réalisera ainsi les portes de l’appartement de l’écrivain François Mauriac.
L’on ne saurait cependant oublier ces autres té-nors de l’Art déco que sont Jean Dunand (dont les laques sont des miracles de poésie), André Groult (créateur d’un chiffonnier en galuchat de toute beauté), les joailliers Raymond Templier et Jean Desprès (qui ont littéralement fait entrer l’art du bijou dans l’ère de la modernité), les cou-turières Madeleine Vionnet, Sonia Delaunay et Jeanne Lanvin (qui chahutèrent, chacune à sa fa-çon, l’univers du vêtement). Parmi les merveilles de l’exposition, on admirera aussi tout particulièrement cette robe dite « Petits chevaux » ou « Vase grec », dessinée en 1921 par Madeleine Vionnet, qui revisite avec infiniment de poésie le répertoire graphique et la palette bichrome des céramistes de l’Antiquité…
Enfin, véritable exposition dans l’exposition, la section consacrée à Cartier permet de mesurer l’extraordinaire liberté créatrice ainsi que le souci constant d’innovation de la Maison de la rue de la Paix. Dialoguant avec des dessins et des documents d’archives, colliers, diadèmes, montres et néces-saires de beauté distillent ce parfum de luxe et de raffinement cher aux Années folles. Conjuguant la sensualité des matières avec une stylisation géomé-trique d’une rare pureté, ces chefs-d’œuvre minia-tures étaient destinés à une clientèle cosmopolite qui traversait les mers sur des paquebots géants, goûtait l’exotisme des Ballets russes et organisait avec légèreté des fêtes costumées. Rendons grâce au musée des Arts décoratifs de faire revivre avec panache cette période d’insouciance et de légère-té, deux ingrédients qui manquent cruellement à la nôtre…


















