LA PEUR ET LA GRÂCE

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Dominique Fernandez chez lui Photo: Ferrante Ferranti
Alors que l’Opéra de Paris s’embourbe dans des pro- ductions coûteuses et médiocres, la province prouve qu’on peut monter des spectacles magnifiques à des prix raisonnables. Ainsi à Rouen, ville de moyenne importance, vient d’être présenté Dialogues des Carmélites, dans une mise en scène renouvelée et avec des chanteurs et des chanteuses peu connus : la réussite a été de tout premier ordre. Quand cet opéra fut créé, en 1957, on n’attendait pas de Francis Poulenc qu’il eût traité un tel sujet : le martyre de seize Carmélites condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire et guillotinées le 17 juillet 1794. Quoi ! un compositeur connu pour ses œuvres légères, frivoles, superficielles, pour son ballet Les Biches, pour son Concert champêtre, pour son premier opéra aimablement surréaliste, Les Mamelles de Tirésias, s’attaquer à un des épisodes les plus sanglants et dramatiques de la Révolution française, pour lequel il eût fallu la plume d’un Verdi ou d’un Moussorgski ! Il avait cinquante- huit ans en 1957, et le voilà tout à coup, d’auteur spirituel, au sens parisien, peu sérieux du terme, qu’il avait été jusqu’alors, accédant à la plus haute spiritualité. Bernanos, romancier catholique des profondeurs de l’âme, lui avait fourni le livret. Il devait mettre en musique l’atmosphère de prière, de macération et de sacrifice qui règne dans un couvent, le mélange de doute, de terreur et d’es- poir qui saisit des religieuses à l’approche du sup- plice et de la mort. Un argument, vraiment, à re- buter le plus...

Alors que l’Opéra de Paris s’embourbe dans des pro- ductions coûteuses et médiocres, la province prouve qu’on peut monter des spectacles magnifiques à des prix raisonnables. Ainsi à Rouen, ville de moyenne importance, vient d’être présenté Dialogues des Carmélites, dans une mise en scène renouvelée et avec des chanteurs et des chanteuses peu connus : la réussite a été de tout premier ordre.

Quand cet opéra fut créé, en 1957, on n’attendait pas de Francis Poulenc qu’il eût traité un tel sujet : le martyre de seize Carmélites condamnées à mort par le tribunal révolutionnaire et guillotinées le 17 juillet 1794. Quoi ! un compositeur connu pour ses œuvres légères, frivoles, superficielles, pour son ballet Les Biches, pour son Concert champêtre, pour son premier opéra aimablement surréaliste, Les Mamelles de Tirésias, s’attaquer à un des épisodes les plus sanglants et dramatiques de la Révolution française, pour lequel il eût fallu la plume d’un Verdi ou d’un Moussorgski ! Il avait cinquante- huit ans en 1957, et le voilà tout à coup, d’auteur spirituel, au sens parisien, peu sérieux du terme, qu’il avait été jusqu’alors, accédant à la plus haute spiritualité. Bernanos, romancier catholique des profondeurs de l’âme, lui avait fourni le livret. Il devait mettre en musique l’atmosphère de prière, de macération et de sacrifice qui règne dans un couvent, le mélange de doute, de terreur et d’es- poir qui saisit des religieuses à l’approche du sup- plice et de la mort. Un argument, vraiment, à re- buter le plus calotin.

Eh bien, Poulenc en a fait un chef-d’œuvre, qui a mis du temps à s’imposer, et qui maintenant a fait le tour du monde, étant reconnu comme un des plus beaux opéras du vingtième siècle. Comment représenter la scène finale des décapitations ? D’habitude on voit les Carmélites monter en pro- cession sur l’échafaud. Pour Rouen, la metteuse en scène Tiphaine Raffier a eu l’idée de les réunir dans leur prison et de les faire s’écrouler par terre une à une, à mesure qu’un bruit métallique signifie que leur tête vient d’être décollée. Au lieu de monter (sur

l’échafaud, vers le ciel, vers Dieu), elles tombent. Le symbole est renversé ; on peut discuter cette inter- prétation, mais nier qu’elle reste imprégnée dans la mémoire est impossible.

La peur et la grâce sont restées jusqu’au bout asso- ciées dans l’esprit de ces saintes femmes – qui ont été canonisées en 2024, mais leur vrai triomphe est la beauté de la musique qu’elles ont inspirée à Poulenc, et dont les longues phrases rappellent les cadences immortelles de Monteverdi ou de Debussy. Poulenc a réussi à hisser la langue fran- çaise, plutôt ingrate avec ses nasales et ses e muets, à la puissance lyrique et liturgique du chant. Le lendemain de ce spectacle, comment se conten- ter de flâner dans les vieux quartiers de Rouen, pourtant fort beaux ? Vite à la cathédrale, si dif- férente de celles de Paris ou de Reims, avec sa fa- çade en dentelle et ses voûtes étroites qui s’élèvent à une hauteur prodigieuse ! Et ensuite au musée des Beaux-Arts, un des plus riches de province. Bien sûr, comme les autres, il expose un nombre exces- sif de croûtes académiques du dix-neuvième siècle. Pauvre Jeanne d’Arc, multipliée sur les murs (bû- cher oblige). Mais il y a une salle Géricault (il était né à Rouen), et, çà et là, au fil de la promenade, plu- sieurs chefs-d’œuvre. Le Bain de Diane de Clouet est une surprise, de la part d’un auteur connu sur- tout pour ses portraits : ici on a une scène « ga- lante », subtilement maniériste. Un paysage « noir » de Poussin retient l’attention, ainsi qu’une grande Descente de croix de Laurent de La Hyre, plusieurs Hubert Robert, deux Nicolas Régnier admirables, une vue de Rouen éblouissante de Monet, bien que ce qualificatif ne convienne pas à ce tableau où la ville émerge à peine d’une brume impalpable. Mais le clou du musée est évidemment la Flagellation de Caravage, rareté qui fait écho à l’opéra de Poulenc. Le Christ est livré aux brutes qui le torturent, comme les Carmélites au bourreau. Mort aux inno- cents ! Au-delà de l’art, n’est-ce pas aux tragédies de notre époque, à ce scandale renouvelé de la Passion, que ce tableau et cet opéra renvoient ?

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