L’apocalypse burlesque

Entre écriture et peinture, c’est sur la crête de la transversalité fertile de l’œuvre de son grand homme que le Centre Dürrenmatt de Neuchâtel entame un cycle d’expositions destinées à marquer l’année de son centenaire. Françoise Jaunin « Mes dessins ne sont pas les à-côtés de mon œuvre littéraire, mais les champs de bataille peints ou dessinés sur lesquels se jouent mes combats, mes aventures, mes expérimentations et mes échecs d’écrivain». Signée Friedrich Dürrenmatt, la phrase est connue, mais c’est vraiment au pied de la lettre qu’elle est prise ici, histoire d’imbriquer quasi fusionnellement écriture et peinture comme les deux faces nécessaires et complémentaires d’un seul et même regard sur le monde, d’une même inspiration tragique et grotesque, et des mêmes thèmes obsessionnels tirés des textes fondateurs de la Bible et de la mythologie grecque. Si c’est bien la peinture qui a été sa vie durant le laboratoire visuel débridé de son œuvre littéraire, toutes deux se conjuguent intimement pour brosser une fable expressionniste à deux voix, une double fantasmagorie grinçante oscillant entre le funeste et le burlesque, un même théâtre de la satire et de l’absurde. Les Astronomes, 1952 Gouache sur carton, 49 x 70 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse Des écrivains qui peignent, il y en existe un certain nombre, de Victor Hugo le visionnaire avec ses aquarelles hantées et tachistes avant l’heure, à Antonin Artaud dont les dessins rivalisent avec la puissance foudroyante de ses textes, ou Henri Michaux et ses encres...

Entre écriture et peinture, c’est sur la crête de la transversalité fertile de l’œuvre de son grand homme que le Centre Dürrenmatt de Neuchâtel entame un cycle d’expositions destinées à marquer l’année de son centenaire.

Françoise Jaunin

« Mes dessins ne sont pas les à-côtés de mon œuvre littéraire, mais les champs de bataille peints ou dessinés sur lesquels se jouent mes combats, mes aventures, mes expérimentations et mes échecs d’écrivain». Signée Friedrich Dürrenmatt, la phrase est connue, mais c’est vraiment au pied de la lettre qu’elle est prise ici, histoire d’imbriquer quasi fusionnellement écriture et peinture comme les deux faces nécessaires et complémentaires d’un seul et même regard sur le monde, d’une même inspiration tragique et grotesque, et des mêmes thèmes obsessionnels tirés des textes fondateurs de la Bible et de la mythologie grecque. Si c’est bien la peinture qui a été sa vie durant le laboratoire visuel débridé de son œuvre littéraire, toutes deux se conjuguent intimement pour brosser une fable expressionniste à deux voix, une double fantasmagorie grinçante oscillant entre le funeste et le burlesque, un même théâtre de la satire et de l’absurde.

Les Astronomes, 1952 Gouache sur carton, 49 x 70 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse

Des écrivains qui peignent, il y en existe un certain nombre, de Victor Hugo le visionnaire avec ses aquarelles hantées et tachistes avant l’heure, à Antonin Artaud dont les dessins rivalisent avec la puissance foudroyante de ses textes, ou Henri Michaux et ses encres hallucinées qui inventent des écritures d’avant l’alphabet. Sans oublier Max Jacob, Jean Cocteau, Christian Dotremont, Hermann Hesse, Günter Grass, Charles Bukovsky, Henry Miller, William S Burroughs, Jack Kerouac ou Tenessee Williams. Entre autres ! Mais si tous trempent parfois leur plume d’hommes de lettres dans l’encrier du dessinateur ou la troquent pour le pinceau et la couleur, chaque cas reste particulier, chaque trajectoire singulière. Le cas de Dürrenmatt est peut-être plus atypique encore, lui qui assurait qu’on ne saurait vraiment comprendre une face de son œuvre sans en connaître l’autre. Il
n’a pas toujours été entendu. Il est vrai qu’il a lui-même bien contribué à cette
méconnaissance en se disant « expressionniste du dimanche» et n’exposant qu’à de rarissimes occasions. Depuis son ouverture en 2000, dix ans après sa mort, le Centre Dürrenmatt de Neuchâtel (CDN) qui imbrique dans un même ensemble sa modeste maison du Vallon de l’Ermitage (son «enclave bernoise» en terre neuchâteloise, disait-il ) et le monumental bloc en anthracite noir adjacent signé Mario Botta (une tour carrée avec un ventre bombé dit l’architecte, où sont conservés un millier de peintures, dessins et gravures) n’a cessé d’œuvrer à mieux la faire connaître. Mais le fait est que le peintre demeure dans l’ombre de l’écrivain internationalement salué comme l’un des esprits les plus brillants de son temps. Aujourd’hui, alors que les différentes pratiques artistiques sont de plus en plus poreuses entre elles jusqu’à s’imbriquer parfois les unes dans les autres, la
transversalité créatrice de l’œuvre de Dürrenmatt lui donne une actualité nouvelle.

Prométhée, 1988 Gouache sur carton, 99,4 x 69,7 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse Construction d'un géant, 1952 Encre de Chine sur papier 36 x 25 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse
Prométhée, 1988 Gouache sur carton, 99,4 x 69,7 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse Construction d’un géant, 1952 Encre de Chine sur papier 36 x 25 cm Centre Dürrenmatt Neu

La prison suisse et ses détenus-gardiens.

Directrice du CDN, Madeleine Betschart annonce que tout au long de 2021, l’année de son centenaire va être amplement célébrée. Notamment par des expositions qui « portent sur son œuvre un regard transversal et tentent de montrer comment il travaillait, en établissant un dialogue entre son œuvre picturale et littéraire. Très souvent, il pensait d’abord par images ; et quand il était en manque de mots, il passait au dessin ; ou quand il voulait affiner le caractère d’un personnage, il s’emparait de ses pinceaux. Jusqu’à l’âge de 25 ans, il a hésité entre littérature et peinture. Il a choisi la première, mais gardé la seconde – qui lui était tout aussi indispensable pour écrire – comme un jardin secret. De son vivant, il n’a presque pas exposé et jamais rien vendu. Il a seulement fait don de quelques œuvres à des amis proches». Avant d’aborder le volet Dürrenmatt et le monde puis de livrer l’ensemble de l’espace d’exposition à ses Caricatures, c’est Dürrenmatt et la
Suisse qui ouvre cette année anniversaire. Le grand Friedrich portait un regard sévère sur sa partie avec laquelle il n’a cessé d’en découdre, ne ménageant ses sarcasmes ni contre son officialité ni contre ses congénères, allant jusqu’à comparer la Suisse à une prison dont les habitants seraient à la fois les détenus et les gardiens.

Critique, 1963 Stylo noir, 29,4 x 20,8 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse Crucifixion, 1978 Encre de Chine sur papier 50,8 x 35,6 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédérat
Critique, 1963 Stylo noir, 29,4 x 20,8 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédération suisse Crucifixion, 1978 Encre de Chine sur papier 50,8 x 35,6 cm Centre Dürrenmatt Neuchâtel Confédérat

Pour le fils rebelle du pasteur de Konolfingen, pas question de plier sa main aux carcans académiques. Pas question non plus d’abandonner la figuration à l’heure du triomphe de l’abstraction. Aux pinceaux comme à la plume, l’homme était un conteur à la verve mordante qui voulait «tailler des histoires dans la réalité comme dans un roc». Son travail de peintre autodidacte était un peu sa réserve d’innocence, d’archaïsme et de sauvagerie. A cette rugosité et cette verdeur de la forme répond le caractère métaphorique et savant des réflexions et des références qu‘elle convoque.

De ses critiques cinglantes à l’égard de son époque, du monde et de son pays, il tirait des fresques allégoriques et des farces macabres derrière lesquelles résonne encore son rire gargantuesque de grand pessimiste plein d’humour. Les véhémences de la couleur et l’abîme des ombres accoucheuses de fantasmes mêlant les anges sombres de Babylone, des crucifiés, des minotaures blessés, des centaures barbus, des Ophélie hagardes, des grouillements des rats et des hordes de vautours, y tissent des mondes en labyrinthes rhizomatiques. En éternel chercheur de Dieu, l’athée déclaré y entrelace son inlassable quête du sens de l’Univers avec sa hantise du non-sens de la comédie humaine. Malaxant les souvenirs de l’aube violente du monde, ses convulsions présentes et le pressentiment de sa chute imminente, il n’a cessé de décliner ses thème et variations pour une apocalypse burlesque.

NOTA BENE  Neuchâtel Centre Dürrenmatt :
-Dürrenmatt et la Suisse. 17 janvier -2 mai 2021.
-Dürrenmatt et le monde. 15 mai-5 septembre.
-Caricatures. 18 septembre-16 janvier 2022

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