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L’arbre, l’autre meilleur ami de l’homme

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Les récentes découvertes sur ce voisin familier justifient l’installation d’une exposition à la Fondation Cartier, à Paris.

avez-vous comment faire regarder un arbre à un Parisien ? Plantez-le dans un musée, derrière un panonceau. La Fondation Cartier pour l’art contemporain, ces jours-ci, fait bien plus que cela : certes, elle donne à voir ou revoir, dans le jardin qui la ceint, quelques géants plus ou moins familiers (le hêtre, le chêne ou le cerisier du Japon) devant lesquels on lève le nez, tâchant d’y reconnaître la forme des feuilles, le feuilleté de l’écorce. Mais elle propose aussi, en ces temps où cette plante pérenne est à la mode (on pense bien sûr au best-seller du forestier allemand Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres, dont le succès a pris tout le monde de court) une belle exposition sur un des meilleurs amis de l’homme, qu’il a précédé de beaucoup : au moins trois cent quatre-vingt-cinq millions d’années d’existence pour l’arbre, « seulement » trois cent mille ans pour ce brave Homo Sapiens. Une petite leçon d’humilité.

Autour de ce totem, bien des savoirs font la farandole, dont les savoir-faire. Botanistes, philosophes, vidéastes, dessinateurs, artistes de tout poil et de toutes techniques évoquent à leur manière cet objet inépuisable. L’ambition affichée de l’exposition : « rendre aux arbres la place que l’anthropocentrisme, voire le zoocentrisme, leur a soustraite. » Paradoxalement, sortir de l’anthropocentrisme passe aussi par la découverte chez ces végétaux de traits quasi humains : capacités sensorielles, aptitude à la communication, développement d’une mémoire, symbiose avec d’autres espèces et influence sur le climat… De quoi regarder d’un autre œil ces grands compagnons méconnus.

Dans une première salle, entourant une tableherbier pensée par l’artiste brésilien Luiz Zerbini comme une peinture en trois dimensions et mêlant différents spécimens végétaux, des œuvres témoignent de la fréquentation intime qu’entretiennent leurs créateurs avec les arbres. Si, pour le citadin, le platane esseulé émergeant du trottoir n’est guère plus qu’un voisin salué distraitement, il en va tout autrement des illustrateurs issus des tribus yanomami de l’Amazonie brésilienne exposés à la fondation Cartier. Tout comme les artistes nivaclé et guaraní vivant au Paraguay, ils puisent leur art à la source d’une nostalgie envers un écosystème où tout se répondait, lequel est aujourd’hui menacé : dans ces dessins, les nombreuses espèces animales représentées (jaguars, pécaris, hérons notamment) témoignent de cette cohabitation harmonieuse bien que bigarrée. Ces œuvres semblent taillées au couteau plutôt qu’à la pointe du feutre et font montre de la grande connivence entre l’homme et l’arbre.

Plus près de nous peut-être, et pourtant pas moins extraordinaire, un film de Raymond Depardon et Claudine Nougaret donne la parole à ces Français dans la vie desquels un arbre ou une essence comptent, comme cet homme qui narre par le menu les infortunes du bois de noyer, jadis richesse munificente, aujourd’hui tout juste bon à brûler. Une expression du philosophe Emanuele Coccia hante l’exposition : « Il n’y a rien de purement humain, il y a du végétal dans tout ce qui est humain, il y a de l’arbre à l’origine de toute expérience.» Un esprit chagrin pourrait trouver à redire à cette formule, qui jongle avec les contraires ; mais son âme irrigue les œuvres présentées. Ainsi de ces dessins à l’échelle 1/100 des architectes et designers Cesare Leonardi et Franca Stagi, représentant différentes essences d’arbres urbains au fil des saisons. La minutie, éprouvée à l’aide d’une loupe opportunément fournie, de ces tracés effectués sur papier calque à l’encre de Chine, rend justice au temps et à la persévérance nécessaires à la nature pour édifier un arbre. Une série à ne pas louper, donc. C’est aussi cette minutie, motivée par une énergie plus vive au trait, qui plaît dans la contemplation des carnets du botaniste Francis Hallé, principal inspirateur de l’exposition. Celuici revendique le dessin comme une pratique appartenant de plein droit à la science. On le voit photographié, en hauteur dans les branches d’un moabi, au Gabon. Pour lui, les arbres sont plus beaux que les animaux : ces derniers « crottent, crient, et une fois morts, ils sentent terriblement mauvais ». Ce qui rappelle un jugement de Cioran, plus radical encore : « tout ce qui vit fait du bruit. Quel plaidoyer pour le minéral ! »

Le béotien en visite apprend ainsi qu’il n’existe que vingt-quatre différentes « architectures » – ou modèles – d’arbres, et que les cent mille espèces connues peuvent y être rapportées. Prévost, Aubréville, Mangenot… Ces codifications portent le nom de ceux qui les ont découvertes. C’est aussi le nombre d’arbres que l’on peut retrouver dans le jardin de la fondation, auxquels il faut ajouter un arbre en bronze, création de l’artiste Giuseppe Penone, étonnamment couché et agrémenté d’une main ouverte laissant couler une fontaine. « Un arbre, c’est déjà une grande sculpture », disait Brancusi (ce qui faisait enrager Régis Debray, peu friand de ces inversions dialectiques). En voici une. Une autre, un peu plus loin : la regrettée Agnès Varda avait préparé, pour cette exposition, une sculpture de sa chatte Nini, qui, perchée sur une souche, scrute les visiteurs comme une figure totémique.

Clément Bénech

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