L’ART DE LIRE

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LA GENÈSE DE LA GENÈSE: AUX SOURCES DU BEAU ET DU SACRÉ

Au commencement est déjà ce magnifique coffret qui porte le sceau de l’abstraction : ce fameux carré noir de Malevitch choisi par l’éditrice Diane de Selliers pour illustrer le premier verset de la Genèse : « Premièrement Elohim créa l’alphabet du ciel et l’alphabet de la terre. » Bien davantage qu’un livre d’art, le dernier ouvrage publié par cette maison d’édition d’exception est une espace de méditation esthétique, une respiration spirituelle. Mariant avec audace les onze premiers chapitres de la Genèse à la quintessence des peintures abstraites nées à l’aube du XXe siècle jusqu’à nos jours, c’est un voyage aux sources du Beau et du Sacré, une promenade de l’esprit à travers les récits mythiques qui ont façonné et façonnent encore l’histoire de l’humanité. Traduit de l’hébreu par le philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin, le texte biblique renaît dans toute son évidence et sa force poétique. En regard et en écho, les toiles incandescentes et inspirées de Kandinsky, Hartung, Klee, Pollock, Soulages, Viera da Silva, Michaux, Miró, Rothko ou Zao Wou-Ki éclairent et prolongent de façon inédite leur portée symbolique, en restituent la miraculeuse atemporalité. Par le soin apporté à la maquette et à la typographie (les trois versions du même texte dansent sur la page et permettent de goûter la beauté musicale de l’alphabet hébreu), par la pertinence des textes (la préface poétique de Valère Novarina répond à l’érudition vertigineuse de Marc-Alain Ouaknin), le dernier opus des Éditions Diane de Selliers est assurément le plus beau et le plus ambitieux des livres d’art de cette fin d’année… La Genèse de la Genèse illustrée par l’abstraction, traduction et commentaires de Marc-Alain Ouaknin, préface de Valère Novarina, volume relié sous coffret, 24,5 x 33 cm, 104 illustrations, 372 pages.

 

FRANÇOIS HALARD, MAGICIEN DE L’INVISIBLE

« Je suis comme un sourcier. Je prends mon appareil photo et me laisse guider », confie François Halard pour décrire son processus créateur. Aux antipodes des magazines de décoration qui cherchent à dresser l’inventaire des objets qui peuplent l’intérieur d’un artiste ou d’un collectionneur, la démarche du photographe est tout autre : davantage intuitive, poétique, quasi chamanique. Captant les traces des propriétaires illustres qui ont hanté ces lieux encore « habités », son objectif enregistre leur présence/ absence à travers de menus détails que d’aucuns trouveraient anodins : le coin d’une table, l’embrasure d’une fenêtre, la patine d’un mur décati, une paire de chaussures orphelines, comme abandonnées… Sans doute faut-il chercher du côté des blessures de son enfance (il est né hémiplégique et a longtemps connu des problèmes de langage) pour expliquer cette propension du photographe à saisir ces univers clos qui sont aussi des échappées vers les rêves, des stimuli pour l’imaginaire et la création. En parcourant le très beau livre édité par Actes Sud, on pénètre ainsi sur la pointe des pieds au cœur des cavernes-ateliers de Louise Bourgeois ou Miquel Barceló ; on médite dans la chambre monacale de Giorgio Morandi ; on se perd dans la luxuriance du jardin fleuri du couturier belge Dries Van Noten ou dans les arabesques de la villa marocaine de Pierre Bergé et Yves Saint Laurent… Flirtant avec l’abstraction, les compositions chromatiques de François Halard sont des concentrés de silence et de grâce, des éclats de mémoire qui perdurent longtemps après avoir refermé les pages de ce délicat ouvrage… François Halard (vol 2). L’intime photographié, entretien avec Bice Curiger, Actes Sud, 24 x 32 cm, 452 pages, 450 photographies.

CHRISTO OU LA BEAUTÉ DE L’ÉPHÉMÈRE

Sous le nom de « Christo » se cache un couple d’artistes indissociables – Christo Vladimiroff Javacheff et JeanneClaude Denat de Guillebon – qui ont parsemé les quatre coins de la planète d’installations gigantesques et éphémères ayant à jamais marqué les esprits du grand public. Comment oublier, en effet, l’emballage du Pont Neuf de Paris (1985) ou celui du Reichstag de Berlin (1995) ? « L’idée de réaliser une œuvre d’art en recouvrant un objet existant et de modifier subtilement son aspect esthétique tout en s’assurant qu’il continue de communiquer le sentiment de sa présence physique à travers l’empaquetage est une idée qui appartient en propre à Christo », explique ainsi Paul Goldberger dans l’ouvrage publié par Taschen en format XXL. On aurait tort, cependant, de résumer l’œuvre poétique et doucement subversive de Christo à cette invention plastique, aussi prolifique soit-elle. S’il a toujours réfuté son appartenance au Land Art, le couple d’artistes n’en a pas moins réalisé de nombreuses interventions sur le paysage, impactant la manière dont nous percevons la nature ou l’espace public. Ni ingénieurs, ni architectes, pas plus qu’urbanistes, Christo et Jeanne-Claude sont des artistes à part entière dont le propos est de dissimuler des bâtiments ou investir des lieux pour mieux en révéler la beauté singulière. En 1970-1972, un rideau safran barre une vallée entière dans l’Etat du Colorado ; dix ans plus tard, une ceinture en polypropylène rose fuchsia encercle les îles de la baie de Biscayne à Miami ; en octobre 1991, Christo et Jeanne-Claude font planter mille trois cent quarante parasols bleus à Ibaraki au Japon, et mille sept cent soixante jaunes en Californie qui demeureront dix-huit jours dans leurs paysages respectifs… Car la beauté de ces performances réside précisément dans leur caractère public et éphémère. Seules traces palpables, subsistent les innombrables croquis et dessins qui font partie intrinsèque du processus créateur. Fourmillant de photos d’archives et de documents, la somme monumentale publiée chez Taschen s’avère ainsi un outil indispensable pour mieux comprendre la démarche de ces artistes visionnaires et écologistes avant l’heure… Christo and Jeanne-Claude, textes de Wolfgang Volz et Paul Goldberger, Taschen, 29,2 x 39 cm, 616 pages, édition multilingue allemand, anglais, français.

MÉMOIRES DE PIERRE

« Les Ioniens ont bâti leurs villes dans la contrée qui, à ma connaissance, jouit du plus beau ciel et du plus beau climat », écrivait au Ve siècle avant notre ère l’historien grec Hérodote à propos de cette terre qui ne s’appelait pas encore la Turquie. Il est, en effet, peu de régions au monde qui ont inscrit dans le flanc de leurs collines ou au creux de leurs plaines tant de vestiges et de civilisations entremêlés ! Et c’est tout le mérite de cet ouvrage séduisant d’égrener les différents chapitres de cette histoire tumultueuse qui vit se succéder Troyens, Grecs, Romains et Byzantins, avant l’avènement de l’Islam. Mais que l’amateur d’art se rassure ! Nullement rébarbatifs, les commentaires érudits de l’archéologue Jacques des Courtils (qui a dirigé pendant quinze ans les fouilles de Xanthos) et de Sébastien de Courtois (le directeur de l’Institut français de Turquie) sont scandés des clichés poétiques du photographe français Ferrante Ferranti, grand amateur de voyages et de ruines. Caressés par son objectif amoureux, les tombeaux lyciens, le théâtre de Pergame ou bien encore les philosophes et les Vénus en marbre du site d’Aphrodisias n’ont jamais semblé aussi sensuels et majestueux…
Voyage en Turquie antique, photographies de Ferrante Ferranti, textes de Jacques des Courtils et Sébastien de Courtois, Aquarelles de Jean-Claude Golvin, Actes Sud, 22 x 28 cm, 224 pages.

LA MAISON LACLOCHE: UNE SAGA PARISIENNE

Qui, de nos jours, se souvient de la Maison Lacloche et des merveilles nées dans ses ateliers jusqu’à l’aube des années soixante ? Il fallait bien toute l’érudition et la plume alerte de la journaliste Laurence Mouillefarine pour ressusciter avec brio les grandes heures de cette gloire de la joaillerie parisienne qui para toutes les têtes couronnées de la vieille Europe, mais aussi les étoiles d’Hollywood et les maharajahs des Indes. Fruit d’une longue et passionnante enquête (qui a permis de retrouver la trace de certains joyaux dans des collections privées), la monographie publiée aux éditions Norma regorge ainsi de pépites, dont ces deux albums de gouaches inédits immortalisant les soixante-trois bijoux et vingt-et-une pendules présentés par les frères Lacloche à l’Exposition internationale de 1925. Mais c’est aussi en filigrane toutes les fluctuations des modes et du goût que l’on devine au fil des pages et de ses superbes illustrations : féeries végétales et animales chères à l’Art Nouveau, séductions géométriques de l’Art Déco, inspirations égyptisantes et extrême-orientales des Années folles, abstraction et modernisme des Années trente, retour à l’or et à la fantaisie d’après-guerre… Réalisé avec le soutien de l’École des Arts Joailliers et de la Maison Van Cleef & Arpels, ce magnifique ouvrage prouve, s’il en était besoin, que l’histoire du bijou n’est en rien frivole mais offre un passionnant résumé de son époque.

Lacloche Joailliers, par Laurence Mouillefarine et Véronique Ristelhueber, Éditions Norma/L’École des Arts Joailliers, 24,6 x 30,5 cm, 336 pages, 500 illustrations.

L’ODYSSÉE CHINOISE D’HENRI CARTIER-BRESSON

 

Mythique fut le reportage qu’effectua en Chine Henri Cartier-Bresson au tournant des années 1948-1949. De ce séjour d’à peine dix mois dans un pays en pleine fièvre et en pleine mutation (qui voit la transition entre le régime nationaliste de Chiang Kai-Shek et le régime communiste de Mao Zedong), le photographe français allait rapporter des images d’une intensité dramatique et d’une acuité folles. La Fondation HCB et les éditions Delpire ont eu l’heureuse idée de s’associer pour remettre en lumière ce classique du photojournalisme à travers une exposition et l’imposant catalogue qui l’accompagne. Car davantage qu’un énième beau livre consacré au photographe, cet ouvrage nous plonge au cœur même de la fabrique d’images en train de naître sous nos yeux. Aux côtés des clichés iconiques qui reflètent l’empathie et la grande rigueur esthétique de Cartier-Bresson, on y découvre ainsi l’ensemble des planches-contacts ainsi que l’intégralité des notices rédigées sur place par le photographe avant qu’il ne les expédie à Magnum. Soit un corpus d’une valeur inestimable, tant pour l’amateur de photographie que pour l’historien de la Chine du XXe siècle ! Marqué profondément par le pays et sa culture (au point d’embrasser la religion bouddhiste), HCB retournera au pays du Mao Zedong en 1958, et son objectif captera avec la même intensité les effets du changement de régime sur la population. Au-delà de ses vertus documentaires, le livre est aussi une formidable invitation à redécouvrir quelques-unes des plus belles images de HCB, dont ces jeunes enfants à la bouille ronde émerveillés devant la vitrine d’un marchand de pinceaux, ou ce simple d’esprit saisi avec tendresse par le regard humaniste du grand photographe…

Henri Cartier-Bresson, Chine 1948-1949/1958, textes de Michel Frizot et Ying-lung Su, Delpire/ Fondation HCB, 24 x 29 cm, 150 photos noir et blanc, 288 pages.

Bérénice Geoffroy-Schneiter