Les flamboiements de Christine Nagel

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On rêva longtemps le monde avec, entre les mains, un schéma des plus simples et des plus beaux : les quatre éléments, l’eau, la terre, l’air, le feu, commandaient aux tempéraments comme aux âges de la vie ; autour de ces composants irréductibles, presque tout gravitait. Le beau dieu vif aux talonnières échappait-il à cette quadruple attraction ? Au moins peut-on évoquer ici les flacons qui naissent aujourd’hui sous sa protection, au numéro 24 de la rue du Faubourg Saint Honoré. Le parfumeur émérite de la maison Hermès, Jean-Claude Ellena, avait imaginé des parfums qu’on peut tour à tour, ou tout à la fois (en témoigne Un jardin après la mousson), qualifier d’aériens, de terriens et d’aqueux. Régnant en maître sur les trois premières de nos catégories, pressentait-il que celle qui devait lui succéder devant l’orgue du sellier, Christine Nagel, orchestrerait à merveille la quatrième ? celle qui inspire aux lèvres les mots « feu follet », « festin », « festif », « festonner », « fumerolle », « farandole » ou bien encore « fusion », – et « fleurs » bien sûr, mais à la manière de Jaccottet : « Je marche / dans un jardin de braises fraîches / sous leur abri de feuilles ». La créatrice a ainsi enrichi la ligne des eaux de Cologne en y ajoutant deux jus éclatants : Eau de rhubarbe écarlate et Eau de citron noir (oxymore du milieu de la journée, nervalien, sicilien !) ; elle verse pareillement dans la ligne reine de la maison – les Hermessence – cinq compositions rares qu’on dirait miraculeusement trouvées où le soleil se lève. La parfumeuse suisse a considéré l’Orient de toujours et l’Orient d’aujourd’hui. Ainsi s’offrira-t-on, lovées dans l’une des boîtes au duc attelé, deux fioles d’ « essence de parfum ». Huiles (pour quelle lointaine lampe de terre cuite ? quel grand temple langoureux ? ou quel harem vigoureux ?), chrêmes transportés parmi la soie dans les lourds bagages d’une ambassade indienne ou florentine, rencontre chaleureuse et féconde de la cardamome et de l’iris avec ce composant si mûr, si murmurant : voici Cardamusc et Musc Pallida.

Ces lignes pour happy few, parfums-haïkus, parfums-pièces d’archives, parfums-exercices de style…, proposées par quelques grandes maisons et vendues uniquement dans leurs boutiques, avaient attaqué un tabou : il y aurait forcément des parfums pour hommes et des parfums pour femmes ; observent la manière dont on se parfume aujourd’hui à l’Est du Bosphore, balayant un autre tabou – il faudrait se contenter d’un parfum à la fois, par jour, pour la vie –, Christine Nagel propose d’aller plus loin : alternez cet Hermès-ci avec cet Hermès-là, ou cet autre Hermès avec un non-Hermès ! et même mélangez, superposez et sautez ! Cardamusc et Musc Pallida joueront ainsi avec les trois eaux de toilette nées au même moment, lesquelles joueront aussi entre elles : Cèdre Sambac, sombre tronc jasminé, majestueux toit sec, ombre ventée d’un foyer raffiné ; Agar Ébène, coffre tout arrondi aux ferrures de bronze, prodigue entre deux bois ; Myrrhe Églantine, tige d’or, d’une piquetée, coffret du mage où dorment des pétales rosés. Merci, chère magicienne.