Les symphonies picturales de Chu Teh-Chun

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Moins célèbre auprès du grand public que son compatriote Zao Wou-Ki, le peintre Chu Teh-Chun a pourtant accompli la synthèse idéale entre la peinture chinoise classique et l’abstraction occidentale. Alors que vient de s’établir à Genève la fondation qui porte son nom, retour sur la carrière de cet artiste sensible et inspiré…

Par Claire Doukhan

Sur les photos noir et blanc conservées pieusement par son fils Yvon, qui préside aux destinées de la toute jeune fondation genevoise aux côtés de sa mère et de son épouse Anne-Valérie, c’est la stature imposante et majestueuse de Chu Teh-Chun qui frappe aussitôt le regard. Avec ses cheveux couleur de neige et sa silhouette athlétique avoisinant les deux mètres, le peintre chinois semble animé d’une force immuable.

Composition n° 22, 1997 Gouache sur papier, 57 x 76 cm © adagp.fr

Or c’est cette même énergie, tellurique et cosmique tout à la fois, qui imprègne en profondeur les vastes compositions de cet artiste adulé par les amateurs d’art et les collectionneurs de son pays d’origine. Ne réconcilie-t-il pas de façon magistrale la peinture de paysage traditionnelle chinoise avec l’abstraction occidentale ?

C’est en puisant dans les souvenirs mêmes de sa vie mouvementée que l’on peut comprendre le long cheminement qui a poussé le peintre à trouver sa propre écriture, à tracer sa propre voie…

Au temps des colzas, 1998 Huile sur toile, 60 x 120 cm © adagp.fr

Né en 1920 à Baitou Zhen, dans la province de Jiangsu, dans une famille de médecins et de collectionneurs lettrés, Chu Teh-Chun restera à jamais marqué par cet environnement affectif comme par les paysages de son enfance : ces plaines basses traversées de rivières et nimbées d’une lumière douce qui donneront à cette région verdoyante le surnom de « pays de l’eau ».

En 1935, âgé d’à peine quinze ans, le jeune homme, qui a rêvé un temps d’embrasser une carrière sportive, intègre ainsi la prestigieuse école des beaux-arts de Hangzhou, celle-là même qu’a fréquentée quelques années plus tôt un autre de ses compatriotes dénommé Zao Wou-Ki… Loin d’être fermé aux « sirènes barbares » de l’Occident, l’établissement est dirigé par Lin Fengmian, un maître de grand renom que des générations d’étudiants vont vénérer pour son ouverture d’esprit. C’est grâce à son enseignement que Chu Teh-Chun découvrira ainsi les hardiesses stylistiques de Cézanne, les séductions chromatiques de Matisse, l’art iconoclaste de Picasso. Inlassablement, le jeune peintre regarde, reproduit, s’imprègne, se nourrit, même s’il n’a pour modèles que de modestes photographies !

Mais les soubresauts de l’Histoire vont bientôt bousculer le caractère paisible de cet apprentissage studieux. Le 27 juillet 1937, l’irruption brutale de la guerre sino-japonaise contraint les élèves de l’université à prendre le chemin de l’exode. De cet exil à l’intérieur de son propre pays, le peintre conservera à jamais le souvenir. Chaque étape lui offrira, en effet, l’occasion de découvrir les paysages grandioses qui ont façonné l’âme chinoise : ces falaises de pierre et ces pics vertigineux, ces lacs et ces plaines infinies que, bien des années plus tard, l’artiste transposera en d’amples compositions traversées d’éclairs de lumières et de coulées telluriques. C’est à Chongqing, capitale repliée de la Chine dans les années 1939-1945, au cœur de la région du Sichuan, que Chu Teh-Chen laisse infuser en lui les ingrédients qui forgeront son propre style : les couleurs, les saveurs, les parfums, et ces nuages gris qui diluent les contours et distillent une atmosphère de mélancolie…

En 1941, le jeune peintre obtient son diplôme et, trois ans plus tard, est nommé assistant professeur. Puis ce sera le mémorable voyage en bateau sur le fleuve Yangzi qui le conduira jusqu’à la ville de Nankin, terriblement éprouvée par la guerre. Les atroces récits des survivants resteront profondément gravés dans sa mémoire.

Chu Teh-Chun s’installe enfin à Taïwan pour y enseigner la peinture occidentale. L’idée d’un voyage en France, patrie des avant-gardes artistiques, s’impose de plus en plus fort dans son esprit…  

Gemmes en devenir, 1993 Huile sur toile, 73 x 60 cm © adagp.fr

« Je suis venu à Paris au printemps de 1955 pour y trouver la réponse à une aspiration profonde. Je devais y découvrir ma propre voie grâce à la connaissance et à la pratique de la peinture occidentale », déclarera ainsi le peintre lors de son discours d’introduction à l’Académie des beaux-arts en 1997, soit quatre décennies après son arrivée en France, et vingt ans après avoir obtenu la nationalité française.

Car celui que l’on a trop longtemps enfermé dans la catégorie étroite de « Seconde École de Paris » a transcendé les frontières entre la réalité et le rêve, la Chine et l’Occident, le naturalisme et l’abstraction. Contemporain de Soulages et d’Hartung, de Riopelle et de Mathieu, il a jeté une passerelle entre les tenants de l’abstraction lyrique et les anciens maîtres des époques Tang et Song.

Mais pour Chu Teh-Chun, l’abstraction n’est pas un pur jeu formel, encore moins une fin en soi. C’est un voyage spirituel, une quête métaphysique, un rite de passage pour s’affranchir des pesanteurs du réel. À la manière d’un Nicolas de Staël qu’il admirait plus que tout, son chemin est ponctué d’interrogations, traversé de doutes. Dans ses ateliers de Bagnolet, puis de Vitry-sur-Seine, il brossera ainsi jusqu’au crépuscule de son existence (le peintre s’éteint le 26 mars 2014) d’amples compositions cosmiques, symphonies picturales balafrées de griffures et de zébrures.

Scandées de ces vides et ces pleins chers à la calligraphie chinoise, emportées dans un tourbillon de couleurs ou nimbées de transparences délicates, les œuvres de Chu Teh-Chun sont désormais célébrées et collectionnées dans le monde entier, de la Suisse au Japon, en passant par la France et les États-Unis. Chanté par les poètes et les écrivains (le poète Hubert Juin, le critique d’art Pierre Cabanne, l’académicien Pierre-Jean Rémy…), l’artiste n’a bizarrement pas atteint la renommée de Zao Wou-Ki, son compatriote et ami.

« N’y avait-il pas assez de place pour deux peintres chinois à Paris ? », s’interroge avec une pointe d’humour Yvon, le fils du peintre. Ce sera assurément l’une des principales missions de la Fondation Chu Teh-Chun — née de la volonté commune de l’épouse du peintre, de son fils et de sa belle-fille — que de faire connaître au public le plus large le langage si particulier de cet artiste onirique qui repoussa avec tant de grâce les limites du réel et de l’irréel et réconcilia avec volupté la peinture, la musique et la poésie.

Fondation Chu Teh-Chun, info@chu-teh-chun.org, rue du Rhône 59, 1204 Genève. Suisse. Une rétrospective de l’œuvre du peintre se tiendra en octobre au Musée national de Chine, à Pékin.