Quand le marché mondial de l’art repart timidement en 2025, à 4 % de croissance, la Suisse, elle, progresse de 13 %. Et c’est sur quelques semaines, de mai à juin, entre Genève, Bâle et Zurich, que cette singularité se donne à lire avec le plus de netteté.

Le rapport Art Basel & UBS Global Art Market Report 2026, dirigé par Clare McAndrew, fixe les ordres de grandeur. Le marché mondial a atteint 59,6 milliards de dollars en 2025, en hausse de 4 % sur un an. Trois places concentrent 76 % de cette valeur :
– les États-Unis à 44 %,
– le Royaume-Uni à 18 %,
– la Chine à 14 %.
En Europe, les trajectoires divergent.
– L’Allemagne recule de 10 %,
– l’Italie de 2 %,
– l’Espagne gagne 6 %.
– La Suisse et l’Autriche, elles, progressent toutes deux de 13 %, la plus forte croissance européenne de l’année.
Ce chiffre prend tout son sens à regarder ce qui se joue, en mai et en juin, sur le territoire helvétique. Une fenêtre de liquidité sans équivalent au monde.
Genève, le sommet de mai
La séquence s’ouvre à Genève, le 9 mai. Phillips tient sa vingt-troisième vente genevoise, The Geneva Watch Auction XXIII, à l’Hôtel President Wilson. Total, 74,8 millions de francs suisses, environ 96 millions de dollars, le plus haut résultat jamais atteint pour une vente de montres. 43 records mondiaux, quatorze pièces au-dessus du million de francs. Une Patek Philippe Référence 2523 South America, montre à heure universelle, franchit les 10,2 millions de dollars, prime comprise, et rejoint le cercle très étroit des montres-bracelets vintage à avoir passé la barre des dix millions. Aurel Bacs et Livia Russo, à la tête du département montres de la maison, le résument d’une phrase, la montre de collection joue désormais dans la même cour que la peinture et la haute joaillerie.
Christie’s poursuit, les 11 et 12 mai. Sa vente Rare Watches réalise 33 millions de francs, environ 42 millions de dollars, le plus haut total jamais atteint par la maison pour une vente various owner. Une Cartier Crash London de 1990 triple son estimation basse et entre dans les records du modèle, à 1,6 million de francs.
Le 13 mai, C’est au tour de la haute joaillerie. Le Magnificent Jewels totalise 51,9 millions de francs, 66,5 millions de dollars, 99 % des lots vendus, 186 % de l’estimation basse atteints en moyenne. The Ocean Dream, diamant de 5,50 carats classé fancy vivid blue-green, est adjugé après vingt minutes d’enchères à 13,5 millions de francs, 17,3 millions de dollars. Il devient le diamant de sa couleur le plus cher jamais vendu aux enchères.
Max Fawcett, responsable mondial de la joaillerie chez Christie’s, parle d’un marché « exceptionnellement fort » pour les pierres rares et les pièces de provenance.
Quand Sotheby’s tient sa propre vente le 10 mai, elle établit elle aussi un record mondial, pour une Cartier Mystère Tortue. Le total exact n’est pas repris ici, faute de confirmation en source primaire, mais le signal converge.
En moins d’une semaine, Genève traite plus de 150 millions de francs en montres et en joaillerie, une concentration de capital que ni Paris, ni Londres, ni Hong Kong ne reproduisent à cette échelle de calendrier.
Bâle, l’étalon de juin
Puis vient Bâle l’inaltérable. Du 18 au 21 juin, Art Basel rassemble 290 galeries de 43 pays sur la Messeplatz.
Maike Cruse, qui dirige le salon depuis 2024, le dit elle-même : « la foire prend toute la ville, le monde de l’art s’y croise dans les musées, les bars, les rues, les tramways ».
Arthur Frydman, dans le N° 85 d’Artpassions, parle de Bâle comme d’un étalon de mesure du marché mondial. Une foire née en 1970 d’une rivalité avec le Kunstmarkt de Cologne, et qui, cinquante-six ans plus tard, impose encore sa cadence.
Zurich, la clôture patrimoniale
A Zurich, les 25 et 26 juin. Koller met aux enchères ses Estampes et Multiples, puis ses deux ventes phares, Impressionniste & Moderne et Art Suisse. Le calendrier, à lui seul, est éloquent : une semaine d’art contemporain à Bâle, puis quatre jours d’enchères patrimoniales à Zurich, à 60 kilomètres. Rien, dans la concurrence calendaire mondiale, ne s’y compare.
Anatomie d’une singularité
Que dit cette séquence ?
Tout d’abord que la Suisse n’est pas un marché européen parmi d’autres, mais un point de concentration. Le territoire reste exigu, et pourtant il réunit, sur un trimestre, l’art contemporain à Bâle, la haute horlogerie et la haute joaillerie à Genève, la peinture moderne et l’art national à Zurich. Cette densité crée une fenêtre de liquidité étroite mais profonde, où les acheteurs venus à Bâle pour Hauser & Wirth ou David Zwirner prolongent leur séjour pour Phillips et Christie’s, et les collectionneurs venus pour Patek Philippe ou The Ocean Dream restent pour Koller.
Cette densité n’est pas qu’un effet d’agenda. Trois villes ont, chacune, refusé de se cannibaliser. Genève tient la montre et le bijou. Bâle, la foire. Zurich, la peinture et l’art suisse. Ce partage tacite, qui pourrait sembler fragile, subsiste depuis des décennies.
La Suisse joue ici le rôle d’une chambre de compensation discrète du marché mondial. Quand New York ralentit, que Hong Kong se reconfigure et que Londres absorbe ses turbulences ; Bâle, Zurich et Genève captent une part disproportionnée de la liquidité disponible. Les 13 % de croissance de 2025 ne sont pas un hasard statistique. Ils sont l’effet cumulé d’une géographie, d’un calendrier et d’une discipline.
Reste une question, plus structurante que les records. Le marché mondial se concentre par la taille, vers quelques capitales. La Suisse, elle, concentre par la spécialisation, entre trois villes qui refusent de se concurrencer. Laquelle de ces deux logiques l’emportera ?