Martin Peikert, maître de l’affiche touristique

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Martin Peikert est un des plus importants affichistes suisses du tourisme. En associant recherche graphique, séduction, poésie, couleur, il a réussi une série d’affiches marquantes, inoubliables et recherchées.

ENTRE ZOUG ET LA SUISSE ROMANDE
Quand, en 1930, Martin Peikert dessine ses deux premières affiches touristiques, il ne soupçonne pas combien ce genre prendra une place capitale dans son œuvre et le rendra célèbre internationalement. Né à Zoug en 1901 dans un milieu d’architectes, il ne ressent qu’un intérêt modéré pour les affaires familiales mais peut développer son goût pour le dessin. En 1920, il se rend à Genève pour suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts. Il continue à se former lors de voyages en Allemagne et à Paris. En 1923, il revient à Genève et travaille comme peintre dans un grand magasin. Sa voie dans le graphisme est désormais tracée.

Installé en 1925 à Zurich, il est engagé par l’imprimerie Orell Füssli pour divers travaux commerciaux. Mais l’envie d’indépendance est la plus forte et, en 1927, il s’installe à son compte à Zoug. C’est l’heure des premières affiches touristiques. En 1930 donc, pour l’inauguration de la nouvelle piscine d’Interlaken, il montre une jeune femme blonde – son épouse – en maillot de bain moulant faisant un contraste vif avec l’arrière-plan sombre du paysage. La jeunesse, la beauté, l’énergie de cette femme donnent son atmosphère à toute l’affiche. Pour la station de Weggis, il reprend un sujet proche, une jeune femme lumineuse devant le paysage montagneux plus sombre de l’Uri Rostock. L’ambiance est à la fraîcheur printanière, à la vie, à la lumière. L’essentiel du message repose sur le personnage – toujours son épouse –, étendu au soleil en maillot de bain, saisissant les fleurs d’un
arbre.

Montreux-Oberland, 1946 Diablerets, 1948
Montreux-Oberland, 1946 Diablerets, 1948

UN MONDE SOLAIRE
Le succès est au rendez-vous. Ses premiers clients se recrutent d’abord en Suisse centrale et dans l’Oberland bernois, puis dans les Grisons et enfin en Suisse romande. Sa manière rompt avec celle de l’affiche touristique suisse de son époque le plus souvent basée sur la magnificence du paysage ou des mises en scène traitées avec rigueur et froideur. En matière de fantaisie et d’audace, personne ne va aussi loin que Martin Peikert qui insuffle dans ses œuvres une joie de vivre, une sensualité uniques. Par leur composition, leur mise en scène, leur dessin et leurs couleurs, ses affiches témoignent d’une grande originalité et sont immédiatement reconnaissables.

La lumière, ses contrastes, ses jeux y tiennent un rôle central. Pour Adelboden, en 1933, il confronte deux mondes, celui de la montagne en hiver inondée de lumière à celui des ténèbres de la ville avec ses bâtiments, ses usines, ses miasmes. Pour Mürren en 1935, il oppose la lumière des neiges hivernales aux brouillards et ombres de la vallée. Tout au long de sa carrière, il composera des œuvres sur des oppositions de lumières qui semblent parfois de véritables hymnes à la gloire du soleil.

FEMMES, ENFANTS, MONTAGNE
Ainsi, en 1938, celui-ci est omniprésent dans son affiche pour Champéry même si l’artiste ne le dessine pas. Une jeune femme occupe presque toute l’affiche. Solaire dans un éclairage savant qui met en évidence ses formes, elle montre son visage auréolé de son chapeau jaune de la même couleur que son maillot de bain. Pour la même station, en 1945, l’artiste intègre sa skieuse aux pentes inondées de lumière de Planachaux dont les formes suggèrent celles de la jolie endormie qui se prélasse sous le soleil figuré par le nom de la station en jaune dans le ciel bleu. Martin Peikert sait mesurer ses effets, ses audaces. Ses sportives ont non seulement du charme mais aussi de la sensualité et de l’humour.

En 1939, pour des raisons familiales, l’artiste s’établit en Suisse romande, d’abord à Lonay puis à Vevey pour se rapprocher des importantes imprimeries de cette cité avec lesquelles il travaille et qui lui amènent une large clientèle. Celle-ci est d’ailleurs d’une remarquable fidélité et certaines stations lui demandent de véritables séries d’affiches, comme Wengen, Crans, le Rigi, Les Diablerets, Gstaad et surtout Pontresina. Dans le domaine commercial, le chocolatier Villars lui est également d’une fidélité sans faille sur plusieurs décennies. Dans les années 1930, il compose pour lui une de ses plus grandes réussites, la marque de l’entreprise, une vache dessinée avec les lettres du nom « Villars ».

Si les femmes occupent une place importante dans ses affiches, les enfants y jouent également leur partition. Le petit caddie du golf de Crans impose le silence au public pour laisser le golfeur se concentrer sur un « putt » délicat. Dans une de ses plus célèbres affiches, celle pour Les Diablerets en 1948, une jeune et blonde skieuse porte sur ses épaules un diablotin qui deviendra l’emblème de la station. La jolie sportive semble apprécier cette compagnie musicale espiègle. Ses cheveux blonds enlacent l’enfant-diable aussi nu que noir, skis aux pieds, rouges évidemment. La neige immaculée, le ciel bleu et les montagnes des Diablerets forment le cadre somptueux de cette rencontre inattendue
et affectueuse.

L’affiche pour le Lac Champex en 1947 repose sur une fillette saisie sur le vif, ivre de bonheur sur sa balançoire. Dans celle-ci, il témoigne aussi de son amour pour la montagne. Il magnifie la beauté du Grand-Combin avec des jeux pointillistes de couleurs chaudes sur les crêtes des parois. En 1960, sa dernière affiche touristique est consacrée à Pontresina. Il y montre le téléphérique de la Diavolezza mais surtout les trois sommets du Piz Palü dont il met en scène la majesté et la poésie des jeux de couleurs.

Weggis, 1930 Wengen, 1945
Weggis, 1930 Wengen, 1945

UNE GRANDE MAÎTRISE GRAPHIQUE
Si Martin Peikert travaille soigneusement l’effet de ses affiches, il y glisse des détails qui ne se révèlent qu’à un regard attentif. Dans Valais en 1942, par exemple, un groupe de skieurs se réfugie à l’ombre d’un nuage. L’effet de tache est réussi et chaque personnage remplit un rôle particulier plein d’humour et de tendresse. Admirateur de l’art populaire, il montre son goût pour les peintures ou les fers forgés des maisons grisonnes dans ses compositions pour les stations de l’Engadine. Son savoir-faire graphique lui permet de résoudre d’innombrables problèmes, comme celui de matérialiser le mouvement par des lignes dynamiques permettant de saisir ses personnages en pleine action. Il sait particulièrement exprimer la vitesse qu’il s’agisse des trains du Montreux- Oberland bernois, des téléphériques de St-Moritz ou des skieurs de Gstaad. Il construit ses affiches
de manière très structurée. La solidité de ses compositions se dissimule souvent derrière des personnages qui captent toute l’attention.

Villars, 1961 Crans, 1943
Villars, 1961 Crans, 1943

CHEZ LES COLLECTIONNEURS
Le monde de Martin Peikert tout de vie, de fraîcheur, de légèreté, de séduction, de beauté
appartient aux rêves que crée et entretient la publicité. Faites pour un monde éphémère, ses affiches gardent toute leur jeunesse et leur éclat au point qu’elles ont éclipsé leur créateur qui ne s’est guère préoccupé de reconnaissance et de postérité. En se disputant ses affiches, les collectionneurs d’aujourd’hui lui rendent le plus bel hommage.

Jean-Charles Giroud
Jean-Charles Giroud. Martin Peikert (1901-1975), Un artiste et un affichiste de la lumière. Genève, Patrick Cramer Editeur, 2014.