NAISSANCE ET MORT DE LA PEINTURE ?

Étienne Barilier
Étienne Barilier
La Maestà de Cimabue, exposée au Louvre, est parfois qualifiée d’« acte de naissance de la peinture occidentale ». Voilà qui est fort beau, mais peut-être inquiétant : si la peinture occidentale connut une naissance, ne risque-t-elle pas de connaître une mort ? Essayons d’y réfléchir posément. Pourquoi un « acte de naissance » ? Qu’est-ce qui, avant Cimabue, n’existait pas, et qui se met à exister avec lui ? De l’avis général, cet artiste a humanisé la peinture, repré- sentant ses personnages, et singulièrement le Christ, d’une manière moins hiératique, moins figée que ses prédécesseurs, ce qui procure au spectateur une émotion plus fraternelle. On pourrait alors dire, en simplifiant bien sûr à outrance, que le Moyen Âge vivait sous le signe d’un Dieu si puissant que la figure humaine ne pouvait lui être que soumise, et ne méritait pas que les peintres en approfondissent le mystère. Le Christ lui-même héritait de la toute-puissance de Dieu le Père, il était le Pantocrator plus que le crucifié, homme souffrant par- mi les hommes souffrants. Avec Cimabue, tout commence de chan- ger. Son Christ ressemble davantage aux hommes. Et Giotto, qui lui succéda, poursuivit sur cette voie de l’humanisation de la peinture, qui va s’épanouir pleinement dans ce qu’on appelle la Renaissance – celle de l’homme à lui-même. Description très sommaire et simplifiée, répétons-le, de la réalité. Mais qui n’est pas entièrement fausse : personne ne peut nier que l’attention à la figure humaine, à la souffrance humaine, est une ca-...

La Maestà de Cimabue, exposée au Louvre, est parfois qualifiée d’« acte de naissance de la peinture occidentale ». Voilà qui est fort beau, mais peut-être inquiétant : si la peinture occidentale connut une naissance, ne risque-t-elle pas de connaître une mort ?

Essayons d’y réfléchir posément. Pourquoi un « acte de naissance » ? Qu’est-ce qui, avant Cimabue, n’existait pas, et qui se met à exister avec lui ? De l’avis général, cet artiste a humanisé la peinture, repré- sentant ses personnages, et singulièrement le Christ, d’une manière moins hiératique, moins figée que ses prédécesseurs, ce qui procure au spectateur une émotion plus fraternelle. On pourrait alors dire, en simplifiant bien sûr à outrance, que le Moyen Âge vivait sous le signe d’un Dieu si puissant que la figure humaine ne pouvait lui être que soumise, et ne méritait pas que les peintres en approfondissent le mystère. Le Christ lui-même héritait de la toute-puissance de Dieu le Père, il était le Pantocrator plus que le crucifié, homme souffrant par- mi les hommes souffrants. Avec Cimabue, tout commence de chan- ger. Son Christ ressemble davantage aux hommes. Et Giotto, qui lui succéda, poursuivit sur cette voie de l’humanisation de la peinture, qui va s’épanouir pleinement dans ce qu’on appelle la Renaissance – celle de l’homme à lui-même.

Description très sommaire et simplifiée, répétons-le, de la réalité. Mais qui n’est pas entièrement fausse : personne ne peut nier que l’attention à la figure humaine, à la souffrance humaine, est une ca- ractéristique de l’art renaissant, puis de l’art moderne. En ce sens, il n’est donc pas absurde de dire que la peinture occidentale est née avec Cimabue. Mais alors, va-t-elle mourir un jour ? Est-elle déjà morte ? Et qu’est-ce qui l’aurait tuée ? En tout cas, si sa naissance fut solidaire d’une humanisation du monde, exprimée dans le visage humain, sa mort pourrait survenir avec l’effacement de ce visage.

Regardons la peinture d’un autre artiste à l’honneur dans ce numéro d’Artpassions : Francis Bacon. Peinture terrible, douloureuse, tortu- rée, où la figure humaine, qu’avaient tant magnifiée les peintres de la Renaissance, paraît distordue, lacérée, morcelée, réduite en bouillie sanglante. C’est pourtant là le contraire d’une déshumanisation: c’est le cri de désespoir de l’humanité bafouée, mais qui réaffirme ainsi sa dignité. Outre ses douleurs personnelles, Bacon a exprimé dans son œuvre tout le malheur que l’Europe s’est infligé durant son siècle, celui des deux guerres mondiales.

En somme, sa peinture prend la suite exacte de celle de la Renaissance. Car s’il est vrai que cette dernière a substitué la figure d’un Christ humain à celle d’un lointain Pantocrator, et s’il est vrai que ce Christ est d’abord un être souffrant dans sa chair, Bacon n’a fait que le re- présenter à son tour, avec plus de force et de conviction, peut-être, qu’aucun de ses prédécesseurs. Ce n’est pas là pure spéculation : ce peintre a bel et bien représenté des crucifixions, pour lesquelles il s’est inspiré, sinon de Cimabue (que cependant il admirait beaucoup), à tout le moins de Grünewald et de son fameux retable d’Issenheim. Autrement dit, Bacon se place consciemment dans une tradition qu’il approfondit, qu’il enrichit de sa propre expérience.

Ce n’est donc pas avec lui que la peinture risque de mourir. La déshu- manisation nous guette néanmoins. Elle ne consiste pas à déformer ou à faire saigner le visage humain, mais bien plutôt à le banaliser, à le rendre inexpressif, à ne plus y voir le lieu de notre dignité. Oui, c’est cela qui nous menace – dans la réalité, avant de décourager, peut- être, la peinture. Pour que cette dernière continue d’exister, il lui faut rencontrer des visages habités, des regards éveillés, des consciences capables de s’arracher aux stimuli papillotants de nos téléphones por- tables. Bref, la peinture peut vivre encore, elle vivra – tant qu’un faciès hébété n’aura pas supplanté le visage de l’homme.

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