RÊVES DE CHANEL

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Fin 2019, la Maison de la rue Cambon présentait à Paris sa collection Métiers d’art « Paris – 31 rue Cambon ». Retour sur cette soirée enchanteresse et engagée, imaginée par Virginie Viard.

            Peut-on imaginer meilleure occasion pour restaurer cette comparaison depuis longtemps éculée par les critiques, y compris en matière de défilés de mode : « comme dans un rêve » ? Dans nos rêves, nous reconnaissons et nous ne reconnaissons pas, les êtres et les lieux s’y dilatent et s’y voilent, s’y réfractent et s’y démultiplient, tout y devient miroir, – des impressions que, les yeux parfaitement ouverts, ressentirent à coup sûr ceux que la Maison Chanel conviait à la présentation de sa collection Métiers d’art le 4 décembre dernier, sous la verrière – piquetée pour l’occasion d’étoiles plus vraies que vraies – du Grand Palais. Une double enfilade de salons propice aux chuchoteries entourait, comme une galerie tamisée, l’arène qu’allaient bientôt animer des mannequins sereinement déterminés (les « filles », comme on les appelle affectueusement en coulisses) ; mais ces salons ne vous rappellent-ils rien, s’entendait-on dire, qui montrent tous mais tous différemment, les éléments variant discrètement sur le même fond or, un long canapé de daim beige, une table basse en laque, deux ou trois fauteuils Louis XV, du cristal de roche, des gerbes de blé, des livres, des livres, des livres… Voici bien le célèbre appartement de Gabrielle Chanel, kaléidoscopé. Mais le show va commencer, Sofia Coppola – avec la complicité de qui cette scénographie fut imaginée – et Penelope Cruz gagnent leur siège et bientôt, au-dessus du catwalk plus éclairé que jamais, comme au-dessus du parterre dans un théâtre, vont se relever ces lustres noirs décorés de pierres translucides qui reproduisent à une plus grande échelle celui – où nichent des 5 et des G – ornant ledit appartement. La musique est lancée (« Oh Baby » de LCD Soundsystem), les tailleurs et les robes arrivent ! Les mannequins descendent une à une ce qui constitue le c(h)œur du présent décor, son point focal : l’escalier lambrissé de miroirs de la maison de couture de la rue Cambon, qui relie la boutique, les salons Haute Couture, l’appartement de Coco – protégé depuis 2013, avec l’escalier, au titre des Monuments Historiques – et le studio où crée Virginie Viard, qui a repris les rênes des activités mode de la marque aux deux C après la disparition de Karl Lagerfeld ; mais l’escalier-ci est plus grand, le voyons-nous donc comme le verraient des enfants ? ou comme haussé par le souvenir ou le fantasme, qui accentuent tout ? Les mannequins déambulent à grands pas, et l’on se rappelle que ce fut au vrai premier étage du 31 rue Cambon que fut montrée, en décembre 2002, la première de ces collections « Métiers d’art » (l’une des huit collections proposées chaque année par la Maison) destinées à mettre en valeur la dextérité et l’inventivité de ces vieux fournisseurs que le monde entier envie à l’Europe et que Chanel, pour s’assurer de l’avenir, dans nos sociétés où la main-artisane si justement vantée naguère par Henri Focillon semble de toutes parts menacée, a rachetés. Voici en somme un autre rêve praticable : que l’ère de l’imprimante 3D et du laser, que la Maison Chanel utilise par ailleurs admirablement, ne laisse pas de côté le dé à coudre et les ciseaux. Du reste, est-ce encore le bon mot, « fournisseurs » ? De même que Mademoiselle Chanel jeta loin d’elle – ce dont bénéficieront ses consœurs et ses confrères – ce vieux titre quelque peu condescendant, ses fréquentations et sa clientèle ressortissant au même monde (cherchez par exemple cette photo où Claude Pompidou et elle papotent), de même sa Maison contribua-t-elle, quelques années plus tard, à faire sortir de l’ombre ceux qui furent jadis « fournisseurs de fournisseurs ».

 

Le décor du défilé
CHANEL Métiers d’art
« Paris – 31 rue Cambon »
© CHANEL – © Photo : Olivier Saillant
Gros plans sur quelques looks
du défilé CHANEL Métiers d’art
« Paris – 31 rue Cambon »
© CHANEL
Mademoiselle Chanel dans son
studio, en 1962, photographiée
par Douglas Kirkland
© CHANEL
Travail au crochet de Lunéville
dans les ateliers du brodeur
Montex
© CHANEL

            Qui sont-ils, ces hommes et ces femmes que Chanel a intégrés dans son giron (mais qui continuent de travailler pour d’autres), et ce dans un souci à la fois pragmatique et patrimonial ? Ils brodent au crochet de Lunéville chez Lesage et Montex, ne voyant que l’envers – que le fil-lieur et non les perles qu’ils guident par-dessous du bout des doigts – du tissu qu’ils piquent et transforment ; chez Lemarié, ils assemblent des plumes en toupets-bouquets ou en panneaux de marqueterie flottants, et courbent, en y pressant une boule de métal chauffée au-dessus d’une flamme, des pétales de satin, de cuir, de plastique transparent parfois, qu’ils colleront ensuite ensemble pour former un camélia, la fleur de Mademoiselle ; ils plissent le plus-que-subtil chez Lognon, continuent Byzance chez Goossens, couronnent les chefs de feutre (plutôt les chapeliers) ou de tulle (plutôt les modistes) chez Maison Michel ; ils « allongent » la jambe (avec une bride et une claque beiges ou dorées) tout en « raccourcissant » le pied (avec un bout noir) chez Massaro (le célèbre escarpin Chanel à deux tons est né) ; ils fignolent boutons, broches, sautoirs, puces, manchettes, ceintures-chaînes – contrepoint indispensable aux lignes nettes d’un caban ou d’une longue veste du soir – chez Desrues ; ils calibrent et coupent, matelassent, tapotent et bichonnent le veau grainé ou l’agneau plongé dans les Ateliers de Verneuil-en-Halatte, tissent des tweeds scintillants chez ACT3, au pied des Pyrénées, et tricotent le plus doux cachemire qui soit, chez Barrie, dans la « verdeur de la verdure » (Flaubert) écossaise…

Un artisan au travail dans les
ateliers du bottier Massaro
© CHANEL

 

            Nouveau rêve : Virginie Viard offre pour sa première collection Métiers d’art, qu’on s’empressera d’aller dès à présent admirer de près dans les boutiques de la Maison, une quintessence de l’univers de Mademoiselle. Tout y est ! de la petite robe noire aux vestes bord à bord galonnées, en passant par les longues robes de dentelle (l’une des signatures de Coco dans les années trente ), les mille rangs de perles, les nœuds finis en queue d’hirondelle, le gros grain…, en plus des « principes fondamentaux » évoqués ci-dessus – le sac matelassé, les chaussures bicolores, les bijoux fantaisie chamarrés – qu’on admirait, comme il se doit, dans ce défilé. Dégageons tout de même de cette parfaite manifestation de chanelità, comme surgie du décor lui-même, deux ou trois préférences de Virginie Viard : son attention portée à l’aisance, au sens technique mais aussi spirituel du mot, ce qui la rapproche significativement de la fondatrice de la Maison ; son goût des violets, des mandarines et des roses, des couleurs qu’on dirait volontiers californiennes, et celui des constructions asymétriques ; un certain imaginaire pensionnat-rock enfin, qui transparaît à merveille dans certaines des pièces les plus marquantes de cette collection délibérément iconique : ce mouton retourné aux basques arrondies, aux boutons d’or, porté sur une combinaison-pantalon de gala, ce sweat-shirt brodé un brin trop large – chipé à qui ? – où scintille CHANEL 31 RUE CAMBON, cette veste blanche du dernier passage – on voudrait parler de « blouson » – posée à même la peau et toute couverte de camélias vaporeux.

                                                                                                            Benoît Dauvergne

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