Sandro Chia l’alchimiste narquois

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Senza titolo, 1978 Huile sur toile, 60 x 65 cm © Matteo Crosera

Le plus éclectique, théâtral et parodique des cinq « mousquetaires » de la Trans-avant-garde italienne n’avait encore jamais fait l’objet d’une rétrospective en Suisse. À Locarno, la Casa Rusca -qui a fait des « premières » helvétiques son empreinte- comble la lacune avec panache.

Françoise Jaunin

 

The Hand Game, 1982
Huile sur toile, 232 x 203 cm
© Matteo Crosera

Des corps lourds et pourtant flottants de héros du quotidien ordinaire, des visages mélancoliques et des ciels rouges ou mouchetés où passent les ombres de Chagall ou Chirico, Matisse ou Picasso : l’oeuvre de Sandro Chia pratique une forme d’alchimie qui imbrique intimement sa vie et son imaginaire privés avec l’histoire de l’art et son grand magasin d’images où il s’en va chercher ses maîtres et ses références. En « porteur d’une culture européenne » et d’une âme italienne, Chia convoque les grands figuratifs expressionnistes et fauves du XXe siècle, tout en réservant la primauté à l’italianité : sa Renaissance, son maniérisme, son futurisme et sa peinture métaphysique. Mais il n’en n’est pas moins et avant tout un homme de la postmodernité, soit d’une époque -à partir de la fin des années soixante-dix- qui a voulu rompre avec les doctrines des avant-garde et la tyrannie de la nouveauté pour renouer avec l’histoire et ses héritages multiples. Une époque qui, puisque désormais tout y est accessible en tout temps et en tout lieu -tous les contenus, tous les styles, tous les possibles-, instaure un autre rapport au temps : celui d’une simultanéité généralisée.

Dichiarazione poetica, 1983
Technique mixte sur papier lin,
214 x 179 cm
© Matteo Crosera

Le virage de la postmodernité

Logée dans une belle demeure XVIIIe dont les galeries ouvrent sur une cour intérieure carrée, la Pinacothèque communale Casa Rusca de Locarno s’est donné pour créneau de réaliser les « premières » suisses d’artistes de renom. Bien que connu sur la scène internationale depuis les années quatre-vingt-dix, Sandro Chia n’avait encore jamais été présenté dans un musée helvétique. Elle lui dédie une ample rétrospective qui, depuis 1978 et ses débuts figuratifs néo-expressionnistes jusqu’en 2014 où sa peinture s’est fait progressivement plus contemplative et décorative, en passant par la force poétique des années quatre-vingt-dix, sa meilleure période. Elle déroule presque l’entier de son parcours,  puisque sa première brève période conceptuelle en quête d’un degré zéro de la création n’y figure pas. C’est à partir de 1975, en réaction précisément contre la rigueur et l’intellectualisme du mouvement conceptuel et minimal, que le Toscan décide de réempoigner la peinture, la figure et la couleur. Un virage radical qui rejoint une véritable lame de fond occidentale. Retour de balancier après les années de suprématie minimale et conceptuelle et fougueuse réplique à ce que d’aucuns considèrent comme un épuisement de la modernité, les années quatre-vingts sont celles d’un grand réveil tant des genres classiques de la peinture et la sculpture que de la figuration, de l’instinct, de l’affect, de la spontanéité et de la subjectivité expressive. Si l’axe italo-germanique domine la scène internationale avec d’un côté les néo-expressionnistes ou Neue Wilde  (Georg Baselitz, Jörg Immendorff, Markus Lüperz, Helmut Middendorf…) et de l’autre les protagonistes de la Transavanguardia (Sandro Chia, Enzo Cucchi, Francesco Clemente, Nicola de Maria, Mimmo Paladino), la France et les Etats-Unis en sont aussi partie prenante : la première avec la postmodernité d’un Gérard Garouste ou la Figuration libre des Robert Combas et Hervé di Rosa, et les seconds avec la Bad Painting des Julian Schnabel ou David Salle, ou l’effervescence underground des Keith Haring et Jean-Michel Basquiat.

Io sono un pescator, 1983
Huile sur toile, 190 x 150 cm
© Matteo Crosera

Néo-expressionnisme à l’italienne

Vaste chambardement où les styles sont d’autant plus disparates que toute règle et  théorisation en sont délibérément bannies ! Trop vaste pour l’exposition tessinoise qui esquisse une réflexion historique autour de l’oeuvre de Sandro Chia, mais circonscrite à la scène italienne et fidèle à la vision de son « inventeur » et promoteur Achille Bonito Oliva, le critique d’art italien qui l’avait, en 1979 dans la revue Flash Art, portée sur les fonts baptismaux sous le nom de Trans-avant-garde. Sur le plan intérieur italien, Bonito Oliva lançait ainsi la contre-attaque à l’Arte povera dont son célèbre confrère Germano Celant avait, en 1967, été le « père » et le théoricien. Et au niveau international, il se faisait le hérault d’un dépassement de l’idée d’avant-garde, du grand retour de la peinture dont la mort était annoncée depuis longtemps, du « genius loci » à l’italienne, de la fin de l’hégémonie de l’art américain sur la scène contemporaine et même, en acteur pragmatique du néo-libéralisme (les tableaux se vendent bien plus facilement que les installations ou les performances), de l’essor fulgurant du marché de l’art des années quatre-vingt-dix. C’est lui aussi qui désignait les protagonistes autorisés du mouvement, pratiquement limité au groupe des cinq que la Biennale de Venise de 1980 avait lancés et consacrés à l’échelle internationale, quand bien même de nombreux autres peintres italiens s’inscrivent aussi dans la mouvance néo-expressionniste d’alors.

La première salle de l’exposition de Locarno les présente chacun avec un tableau important : Francesco Clemente (1952), le plus complexe et le plus nomade des cinq, fasciné par l’Orient et par l’image de soi et du double ; Enzo Cucchi (1949), le poète méditatif épris de Primitifs italiens et de métaphysique (il a réalisé la décoration artistique de la chapelle de Mario Botta au Mont Tamaro au-dessus de Lugano); Mimmo Paladino (1948) dont les icônes sans âge sont marquées par son amour pour le symbolisme et l’archaïsme des civilisations anciennes et exotiques ; Nicola de Maria (1954) le plus proche de l’abstraction et plus intéressé par les architectures que par le corps humain ; et Sandro Chia (1946), l’élégiaque et parodique à la fois, sans doute le plus éclectique et théâtral du groupe. Il a depuis longtemps pris ses distances avec le mouvement dont Bonito Oliva avait fait une sorte de marque déposée aussi efficace que passagère.

Magnetism, Optimism,
Rheumatism, 2002
Huile sur toile, 200 x 220 cm
© Matteo Crosera

La figure du héros, monumental et dérisoire

« Un alchimiste révélant le monde avec un esprit de distance ironique et de désirs innocents » : c’est ainsi que Sandro Chia définit le rôle de l’artiste. Né à Florence dont il est diplômé de l’Académie des beaux-arts en peinture et gravure, il se partage aujourd’hui entre Miami, Rome et Montalcino où, dans son Castello Romitorio, il s’occupe aussi de son prestigieux vin de Brunello di Montalcino qui lui a déjà rapporté de nombreux prix. Mêlant véhémence gestuelle, hédonisme et sentiment d’étrangeté, sa peinture tient d’une mise en scène de l’histoire de l’art, mais aussi d’une mise en scène de son éclectisme et de sa subjectivité. Patchwork citationnel habité tant par le souvenir de Pontormo, Carra, Chagall ou Picabia que par des renvois littéraires et philosophiques, son oeuvre est stylistiquement nomade et truffée de références, mais d’humour aussi, de mise à distance et de mélancolie. « D’une certaine manière, médite-t-il, parler de mélancolie, c’est évoquer la condition de l’artiste, cet affrontement permanent du désir de faire ou de dire et le sentiment que l’on a de son impuissance. La mélancolie, c’est la situation mentale de l’artiste au moment où tout son être se charge et se tend vers le tableau, réussir ou échouer en quelque sorte».

Entre l’humble et le sublime, le mythe et le quotidien, le monumental et le dérisoire, les poses théâtrales et les petits riens de tous les jours, Chia revisite la figure du héros par l’absurde, à travers les personnages récurrents de la trivialité ordinaire : l’homme qui marche, le peintre, le père, le fils, le porteur d’eau, l’homme à la motocyclette, l’homme et le cheval… Les figures grotesques ou mythiques, imaginaires ou allégoriques, sensuelles et pourtant comme absentes à elles-mêmes d’une narration onirique et d’un néo-maniérisme à la palette intense et chamarrée qui semblent hors du temps, mais pointent pourtant les problèmes de notre temps : la solitude, l’incommunicabilité, l’absence d’idéaux, la passivité des sociétés postmodernes…

The Acrobats, 2004
Huile sur toile, 200 x 220 cm
© Matteo Crosera

NOTA BENE  Sandro Chia

Pinacothèque communale Casa Rusca , Locarno jusqu’au 6 janvier 2019