SUCCESSION: SHAKESPEARE À NEW YORK

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Lancée aux États-Unis en 2018, produite par le géant HBO, et couronnée d’un Golden Globe, la série américaine Succession renouvelle le genre du drame familial, proposant une œuvre d’une finesse rare pour le petit écran.

De Sophocle à Euripide, en passant par Corneille ou Racine, jusqu’au film Festen ou la série Dallas, le déchirement familial a toujours constitué un sujet en or pour les dramaturges et les scénaristes. Mais c’est Shakespeare, le premier, qui sut avec brio mêler tragédie et comédie, nous rappelant que chaque famille contient autant de drame que de grotesque, et qu’au-delà du destin qui écrase, aucune parole n’est neutre lorsqu’elle est prononcée par un père ou par une mère.

Quel est l’argument de ce drame moderne ? Tout commence, comme toujours, par une chute : la santé défaillante de Logan Roy, richissime fondateur d’un empire médiatique, célèbre magnat américain connu pour son génie des affaires ; et aussi ses frasques. Mélange, en quelque sorte, d’un Warren Buffett et d’un Donald Trump (qui ne se serait pas lancé en politique), avec un soupçon de Rupert Murdoch… Or un malaise cardiaque, dès le premier épisode, pose la question de sa succession.

Le plus logique héritier serait Kendall, déjà directeur d’une branche du groupe. Mais ce jeune père de famille se remet à peine d’une cure de désintoxication, d’un divorce, et s’avère psychologiquement très instable. Le mépris de son père à son égard n’est sans doute pas étranger à sa tendance à l’autodestruction… Il y a aussi Roman, son petit frère, gosse de riche caricatural et rebutant de cynisme, ou Shiv, fille chérie de Logan – mais investie à gauche en politique aux côtés d’un proto-Bernie Sanders… Quant à Connor, dernier rejeton du grand manitou, plus âgé, car issu d’un ancien mariage, il s’est exilé en hippie de luxe dans un ranch au Nouveau Mexique – et possède le Q.I. d’une huître…

HBO Succession
HBO Succession

Ces présentations étant faites, il ne faut pas négliger Logan lui-même, qui survit donc à son attaque cardiaque, et règne sur son empire et sa famille comme un fauve blessé au bord du gouffre : avec
intransigeance, folie parfois, dureté toujours. À tel point que le scénario se résume bientôt à savoir qui, dans ce navire en perpétuel chavirement qu’est la famille, réussira à ne pas se noyer – d’autant que de l’entente du clan dépend le cours boursier de l’entreprise… Mais cet enjeu particulier, propre à cette famille hors-norme, agit davantage comme un révélateur dramatique que comme un rouage narratif. C’est la grande réussite de Succession : au-delà de l’argent coulant à flots ou de la gentry new-yorkaise (qui ne sont que des décors), le spectateur se trouve placé face à un miroir névrotique, chaque épisode étant conçu à la façon d’une toile d’araignée psychologique, où la moindre phrase peut avoir l’impact d’une explosion nucléaire…

Mais la force des dialogues (d’une vérité sidérante) le dispute à une réalisation au cordeau : la composition des plans, agrémentés de zooms sauvages, souligne sans cesse la cruauté des situations, au point de se sentir embarrassé « d’espionner » des acteurs plus vrais que nature. La musique originale, signée Nicholas Britell, emprunte enfin aux meilleures bandes originales : de Bernard Herrmann, le compositeur de Hitchcock, à Philip Glass, en passant par Mozart et Saint-Saëns, d’électro-marches funèbres en néo-requiem, les accords mineurs s’infiltrent sous la peau des personnages sans jamais paraphraser leurs émotions, révélant au contraire des haines larvées, des craintes tues…

On ne sort pas indemne d’une telle expérience. Et l’on se dit que les romans du XIXe siècle se sont peutêtre convertis en séries télévisées, tant ce feuilleton incarne cette double contrainte propre aux grandes œuvres : une pertinence sur l’époque, mêlée à une lucidité sans faille sur la permanence humaine. On songe alors à une ultime référence théâtrale, plus contemporaine que Shakespeare : Le Roi se meurt. Car Ionesco (et Succession) rappellent, malgré leurs « pitchs », que les rois sont des hommes. Ou plutôt : que nous sommes tous des rois – et que nous nous battons chaque jour pour ne pas mourir.

Arthur Dreyfus