Thierry Vernet, humble observateur du monde

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La promenade à Orry, 1989
Huile sur toile, 97 x 130 cm

Camille Lévêque-Claudet

À l’heure du sensationnalisme et du spectaculaire, l’Espace Muraille à Genève présente l’œuvre d’un peintre attaché à la représentation « de cela simplement qui est ».

« Je suis plein de toiles dans la tête. J’ai écrit tout ça en liste sur une feuille de papier et je trace au fur et à mesure. Une mesure lente d’ailleurs. Mais je suis heureux» ,écrit Thierry Vernet à son ami de toujours Nicolas Bouvier, dans une lettre du 20 octobre 1955. Le peintre avait quitté l’écrivain voyageur quelques mois auparavant, après avoir baroudé ensemble jusqu’en Orient à bord d’une Fiat 500. Rencontré pendant ses années de collège, Bouvier partageait son rêve d’un grand départ, l’appel du lointain, la tentation de l’exotisme. Lui, continuait désormais seul l’aventure ; Vernet, marié à Floristella Stephani, rentrait, prêt à pleinement vivre sa vocation d’artiste, à prendre en main son destin de peintre. Un destin qu’il voulait parisien.

Né au Grand-Saconnex en 1927, le jeune Vernet, qui avait refusé de s’inscrire à l’École des Beaux-Arts de Genève, fier de son statut d’autodidacte, n’avait pas froid aux yeux. C’était rien de moins que Paris qu’il visait. Vernet n’avait pas peur de se mesurer à ses pairs, lui qui, à dix-huit ans à peine s’était déjà mesuré à la tradition. Pour sa première commande, une vaste composition murale figurant la dernière Cène à la chapelle des Cornillons à Chambésy, au bord du lac Léman, il s’était essayé à la technique de la fresque et osait déjà relire l’iconographie sacrée conventionnelle en campant son Christ le verre de vin à la main. Lors de son premier séjour à Paris en 1949, Vernet fréquente plusieurs ateliers libres, visite des expositions, pousse la porte de nombreuses galeries et multiplie les rencontres. En 1958, il décide de s’y installer définitivement. Son choix révèle ses ambitions : être là où se fait la modernité.

Au Maryland, 1985
Huile sur toile, 81 x 100 cm
Crépuscule à l’atelier, 1993
Huile sur toile, 80 x 80 cm

Paris, concurrencée par New York sur le point de lui ravir son titre de capitale mondiale de l’art demeure le centre névralgique européen. Sur la scène artistique, la fameuse confrontation entre la figuration et l’abstraction (ou non-figuration) ne saurait constituer la seule alternative du moment tout comme l’unique choix entre le pessimisme culturel ou l’optimisme du progrès. Parmi les autres approches qui tentent de trouver un nouveau langage, Vernet apparaît en humble et simple observateur du monde plutôt qu’en captureur de moments extraordinaires et spectaculaires. Il est convaincu que ce n’est pas aux artistes de changer le monde, mais c’est à eux de l’aimer et d’exprimer cet amour par leur art.

Le Livreur, 1987
Huile sur toile, 65 x 54 cm
Le parc à Belleville
Huile sur toile, 60 x 60 cm

Vernet observe avec attention chaque recoin d’un quotidien qu’il a sous les yeux. Les bars et les transports en commun constituent ses terrains de chasse privilégiés. Il saisit les voyageurs, la tête inclinée dans la paume de leur main, profitant d’un moment de repos, ou le coude coincé sur le rebord de la fenêtre et la main sur le front, attendant patiemment que le trajet prenne fin. Au café, le joueur de billard n’a pas de partenaire et le client à la table ronde est seul  aussi ; l’unique casquette et veste accrochées au porte-manteau trahissent l’absence d’autres clients. Les natures mortes évoquent la vie quotidienne du peintre dans une mise en page qui rappelle parfois Félix Vallotton ou Giorgio Morandi. Elles ne traduisent aucune opulence, les bols ne débordent pas de fruits ni de légumes, les bouquets sont modestes, les verres vides et les bouteilles à peine plus pleines, les objets n’ont pas de qualité plastique particulière. Mais Vernet n’est pas pour autant le peintre de la banalité, comme l’on pourrait le croire en parcourant trop rapidement son œuvre. S’il ne flatte ni ne dénigre, le regard qu’il porte sur les choses  autour de lui n’est pas, cependant, un regard froid, vide d’émotions. Pour peindre la vie telle qu’il l’a sous les yeux, l’artiste fait le choix de l’observation attentive et de la méditation, il évite tout effet lyrique et parvient à aller à l’essentiel tout en sachant accorder un traitement équitable à chaque détail. Vernet cherche à découvrir ce qui est unique en chacun, en chaque lieu ou en chaque objet. Ainsi, il peint la singulière rencontre entre une plante en pot, une modeste télévision et une lampe sans caractère posées sur une table, trois objets ni beaux ni laids, réunis malgré eux dans le regard sensible et attentif que l’artiste a posé sur eux.

Visages Métro
Huile sur toile, 54 x 54 cm

La représentation « de cela simplement qui est », pour reprendre l’expression de l’écrivain Charles-Albert Cingria, n’exclut pas de la part de Vernet les ambitions et les audaces, même si jamais le peintre ne se fait le chantre de la couleur pour la couleur, pas plus que celui de la forme pour elle-même. Vernet ne se soumet pas pour autant aux conventions picturales, telles que l’harmonie des tons ou la perspective. Dans ses paysages, les éléments naturels comme les plans tendent à se confondre. Si distribution inhabituelle des formes sur la toile il y a, c’est le hasard de la vie qui l’a provoquée. Et c’est un morceau de cette vie que son regard vient découper et cadrer de manière parfois hardie. En entrant dans le compartiment d’un train c’est sur l’échelle pour monter aux couchettes supérieures qu’il tombe en premier et ce sont des morceaux de corps, buste, tête, main et pied qu’il découvre de prime abord. Allongé dans un lit d’une chambre d’hôtel sa tête penchée lui offre une vision chancelante de la pièce entière, et les genoux relevés sous les draps blancs viennent obstruer la vue qu’offre la fenêtre. Ces cadrages participent de l’absence de récit et du mystère qui émane de ces œuvres. On ne voit pas par la fenêtre, on ne connaîtra jamais les traits de ses hommes nus vus de dos alors qu’ils sont allongés sur un lit. Vernet fixe l’instant, suspend le temps. Le métro parisien semble figé dans une immobilité égale à celle des solides bâtiments qui vus dans l’ombre paraissent presque menaçants dans leur rigide géométrie. Vernet n’emploie jamais de couleurs accusées pour baigner ses tableaux d’une lumière intense. Sans donner dans l’effet, il sait surprendre par des associations de teintes, ici des oranges et des bleus, ailleurs des jaunes et des gris. Les montagnes sont bleues, parfois rouges si le soleil frappe sur l’une de leur face, les ciels sont jaunes. Le peintre module délicatement ou contraste légèrement ses couleurs, joue sur les camaïeux.

Thierry Vernet s’éteindra en 1993 avec discrétion, à l’image du monde qu’il peint pendant les près de quarante-sept années de sa carrière.

Nota Bene :

Thierry Vernet, Dans la lumière et la vision d’un peintre voyageur, Espace Muraille, Genève du 24 septembre au 21 novembre 2020.

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