Vivian Maier : sur les traces d’un invisible génie Arthur Dreyfus

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Pendant cinquante ans, une femme a réalisé des photographies dignes de Diane Arbus, Willy Ronis ou Robert Doisneau – en toute clandestinité. Ce n’est qu’après sa mort que ses négatifs furent par chance décelés… et développés. Un documentaire révéla en 2015 cette histoire extraordinaire, et manqua de peu l’Oscar. À la recherche de Vivian Maier est désormais disponible en DVD. Si le film ne révolutionne pas les canons du genre, il est toutefois essentiel de découvrir la destinée qu’il relate.

             Tout commence par un garde-meubles, ou plutôt par une insolvabilité. Comme c’est l’usage aux États-Unis, lorsque le propriétaire d’un dépôt ne paie plus son droit de stockage, ses affaires sont mises aux enchères. C’est ainsi qu’à Chicago, fin 2007, furent vendus plusieurs cartons de négatifs et des appareils photographiques d’origine inconnue, acquis en majorité par un jeune agent immobilier du nom de John Maloof. Déçu de ne pas trouver de vues du quartier qui l’intéressait, les cartons restèrent chez lui à l’écart, avant que la curiosité l’incite à tirer quelques clichés, et à enquêter sur leur auteur. Au dos de l’enveloppe d’un laboratoire photographique, paraît alors un nom écrit au crayon de papier : Vivian Maier. Par un triste concours de circonstances, c’est au tout début de son investigation que le jeune homme apprend que cette femme vient de mourir, seule et miséreuse.

         Mais l’énigme est engagée, et plus rien n’arrêtera Maloof qui, petit à petit, prend conscience de la qualité du travail de Vivian Maier. Encouragé par un professeur d’art rencontré sur Internet, il étudie chaque négatif, fasciné par l’extrême sensibilité, comme par la folle originalité des photographies de cette drôle de dame entrée dans sa vie par hasard. Sans délai, des questions affluent : comment expliquer que personne n’ait eu vent de ce destin-là ? Pourquoi Maier n’a-t-elle jamais exposé son œuvre ? Comment se fait-il que ces centaines de milliers de négatifs aient manqué de disparaître ? Porté par le succès d’un premier livre qu’il publie, et qui reproduit certains clichés de Vivian Maier, Maloof décide de réaliser un documentaire sur la vie et les créations de cette femme.

            Avec une franchise certaine, et un soupçon de naïveté américaine, le jeune homme déploie son récit à la première personne, se filmant à mesure qu’il dépoussière un passé. D’une façon très visuelle – presque photographique –, boîtes et cartons s’ouvrent sous nos yeux, avant que la caméra nous promène d’une salle des ventes jusqu’au bureau d’un généalogiste, en passant par les décors des scènes de rues immortalisées au fil des pérégrinations de Vivian  Maier. Il y en eut beaucoup, dans différentes villes des États-Unis. Car l’auteur de ces images ne se revendiqua jamais comme une artiste professionnelle. Surgit alors la partie la plus stupéfiante de ce conte : le « premier métier » de son héroïne.

            Loin des studios, des projecteurs et des chambres noires, Maloof nous explique que si Vivian Maier passa tant de temps dans la rue, c’est qu’elle y promenait des enfants, allant les chercher à l’école, ou faisant tout bêtement des courses. Quant à l’abondance de détails rares saisis par son objectif, au-delà de son œil d’exception, on peut l’attribuer au fait que nul ne prit jamais cette femme pour ce qu’elle était ; c’est-à-dire une immense photographe. Les pauvres et les « marginaux » ne se méfiaient guère d’une nounou munie d’un appareil, les riches dames non plus. Avec son air de rien, Maier passa incognito toute sa vie. Au risque de faillir disparaître. Sauf, peut-être, aux yeux des enfants qu’elle éduqua, qui grandirent, et à qui Maloof donne la parole pour reconstituer son puzzle.

            Le témoignage des « enfants de Maier » dessine une femme aussi étrange que ses multiples autoportraits. Une sorte de Mary Poppins fantasque mais aussi inquiétante, voire capable de maltraitances. Une femme obnubilée par l’archivage, et à la personnalité fluctuante, s’inventant des accents, changeant de nom à plusieurs reprises. De loin en loin, le spectre de la maladie mentale se fait jour. On songe ici à l’art brut – qui, le premier, s’attacha à mettre en lumière « l’art des fous », c’est-à-dire l’art de ceux qui jamais ne songèrent à montrer leur travail. Pourquoi cette retenue ? Parce qu’ils créaient pour eux, et non pour les autres. Afin de lutter contre l’angoisse existentielle, ou une souffrance insurmontable. La conclusion du film serre le cœur : à défaut de gloire, on aurait aimé que Vivian sache à quel point ses images touchent aujourd’hui des millions de spectateurs dans le monde. Mais son fantôme est sans doute encore parmi nous.

Informations:

  • DVD : À la recherche de Vivian Maier, réalisé par John Maloof et Charlie Siskel, 84 minutes, Studio Blaq Out.
  • Livres : Vivian Maier : Self-Portraits et Vivian Maier : Street Photographer, tous deux édités par powerHouse Books.