Home » Articles en lecture libre » Le rire de Voltaire

Le rire de Voltaire

Article complet

En complément (hasard ou calcul) de l’exposition « Rouge », l’Opéra Bastille a proposé dans une mise en scène de Krzystof Warlikowski une superbe version de Lady Macbeth de Mzensk, l’opéra de Chostakovitch, porté, sublimé par Aušriné Stundyté, une cantatrice lithuanienne inconnue jusqu’alors, qui a fait sensation. L’œuvre, créée en URSS en 1934, tirée d’une nouvelle de Leskov, raconte la lutte de Katerina Ismaïlova contre le monde grossier et lâche des hommes. C’est une femme de marchand, qui étouffe entre un mari impuissant et un beau-père tyrannique, et ne trouve d’autre moyen d’échapper à l’emmurement que de se donner, corps et âme, à un ouvrier au service de son mari, le beau Serguei. Entraînée par sa passion, elle empoisonne son beau-père avec un plat de champignons où elle a mis de la mort-auxrats, puis étrangle son mari, tout en étant dépeinte comme si supérieure à son entourage masculin, qu’elle peut tuer sans être pour autant criminelle. Elle finira au bagne en compagnie de Serguei, mais innocente en quelque sorte. La puissance satirique de la musique est extraordinaire : l’ordre régnant, contrôlé par les popes et les policiers, est ridiculisé et stigmatisé par chaque note de l’orchestre, chaque inflexion du chant.
Tel est le résumé officiel de l’histoire. En réalité, le protagoniste de l’opéra, c’est le sexe, le sexe refoulé de Katerina, le sexe triomphant de Serguei. Pour la première fois dans l’histoire de l’opéra, et aucun opéra n’a pris la relève depuis, le thème central est la sensualité, la sexualité. La sexualité brute, animale, sans chichis littéraires, sans fioritures petites-bourgeoises. Aucun amour « romantique » entre les deux amants, mais la ruée sur le matelas. La première fois que les deux jeunes gens font l’amour, debout, à la hussarde, contre un mur, les coups de boutoir de l’amant sont traduits par une succession de fortissimi qui aboutissent à un jet de trombone imitant l’épanouissement de l’orgasme.
Or, en 1934 et 1935, l’opéra fut joué cent fois à Moscou, autant de fois à Leningrad, avec les éloges
de la critique et un succès retentissant. C’est dire que le public soviétique, loin d’être bégueule, applaudissait à la fois à la critique de la société dominée par les mâles, et à la religion du sexe seul capable de libérer l’individu. La reconnaissance du chef-d’œuvre sera beaucoup plus lente et contrastée dans les pays occidentaux, qui se jugeront agressés par cette franchise déclarée trop brutale…
Hélas, Staline, muni de pleins pouvoirs depuis 1929, veillait aussi à la culture. Il se rendit au Bolchoï en 1936, accompagné de plusieurs membres du Bureau politique. Horrifié de ce qu’il avait vu et entendu, il fit condamner et retirer l’opéra des scènes par un article paru dans la Pravda. Chostakovitch fut du jour au lendemain mis à l’écart, suspecté, empêché d’écrire ce qu’il voulait. On mesure par cet épisode l’ambiguïté de ce qu’on appelle la culture soviétique. Chostakovitch s’était rallié au régime, il avait écrit en 1929 la musique de la pièce révolutionnaire de Maïakovski La Punaise, il composait de la musique soviétique, et le public qui l’acclamait était un public soviétique. L’art soviétique – et dans les domaines les plus variés, poésie, architecture, cinéma, photomontage – était à l’avant-garde de l’Europe. Staline confisqua ce magnifique élan et réussit à faire passer pour modèles de la culture soviétique des œuvres de pure propagande, soumises à la censure du Parti, échantillons de ce qu’on appelle le « réalisme socialiste », tristement flagorneur et conventionnel. Et depuis, dans l’esprit du public occidental, tout ce qui a émané de l’URSS a longtemps été frappé de discrédit.
En 2019, quatre-vingt-cinq ans après sa création, Lady Macbeth de Mzensk n’a rien perdu de son énergie et de sa puissance révolutionnaire. De quoi faire pâlir les romances du type Traviata ou Bohème… Jamais la musique ne s’est approprié avec autant de force les pouvoirs de la littérature : derrière les sarcasmes de Chostakovitch contre toutes les formes de prépotence, on croit entendre le rire de Voltaire.

Partager l'article

La Lettre d’Artpassions
Bimensuelle
Suivez toute l'actualité de l'art.

Une sélection d’articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d’expositions et de lectures.

S’abonner à Artpassions
Le magazine, chez vous.

Quatre numéros par an, papier ou digital. Le magazine d’art le plus vendu en kiosque en Suisse.

Articles du même auteur
Nu bleu I, 1952
Papiers gouachés, découpés et
collés sur papier marouflé sur toile,
103,8 x 86 cm
Photo © Fondation Beyeler, Riehen/Basel,
collection Beyeler / Photo Robert Bayer

La «Seconde Vie» de Matisse

Par Arthur Dreyfus À Paris, le Centre Pompidou et le Grand Palais s’unissent pour éclairer les dernières années de création d’une des figures tutélaires de la modernité picturale. Toute œuvre véritable surgit d’un combat entre la vie et la mort. Mais ce combat prend-il la même forme chez un jeune ...

“Si pei Tche bao”, journal
quotidien du Nord-Ouest, donnant
des nouvelles de l’avancée
communiste, 1935
Lanzhou, République de Chine
© Succession Ella Maillart
et Photo Elysée, Lausanne

Ella Maillart – L’album d’Ella de l’Elysée à l’UNESCO

Par Françoise Jaunin Désormais inscrit au registre Mémoire du monde, le formidable patrimoine photographique et littéraire de la dame de Chandolin est à l’honneur à Photo Elysée où elle a déposé ses archives photographiques. «Le sort m’a donné des yeux qui aiment voir», confiait Ella Maillart en dardant sur vous ...

Vue aérienne du Parc Monumental, du terroir et de la ville antique de Novae avant les fouilles extensives des années deux mille. Courtoisie du Centre de Recherches sur l’Antiquité de l’Europe du Sud-Est de l’Université de Varsovie.

Novae (Svishtov) une promenade au cœur de l’histoire de la Bulgarie

Pour atteindre notre objectif, rien de tel qu’un voyage depuis Bucarest, qui n’est distante que de quatre-vingts kilomètres de la frontière : mais quelle frontière ! Une traversée du plus grand fleuve d’Europe est toujours un événement, d’autant que nous arrivons à Roussé, où jadis naquit Elias Canetti, à l’époque ...

LA LETTRE D'ARTPASSIONS

Toute l'actualité de l'art : une sélection d'articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d'expositions et de lectures. Bimensuelle.