A Real Pain – Une comédie sur les vestiges de l’Holocauste

A Real Pain, film américain
de Jesse Eisenberg
(2024), 90 min. Avec Jesse
Eisenberg, Kieran Culkin,
Will Sharpe, Jennifer Grey et
Kurt Egyiawan. Disponible en
VOD & DVD.
A Real Pain, film américain de Jesse Eisenberg (2024), 90 min. Avec Jesse Eisenberg, Kieran Culkin, Will Sharpe, Jennifer Grey et Kurt Egyiawan. Disponible en VOD & DVD.
Par Arthur Dreyfus Jesse Eisenberg, révélé par son incarnation de Mark Zuckerberg, confirme son vrai talent de réalisateur. Son nouveau film, couronné de prix, relève un pari quasi impossible: traiter avec espièglerie un pèlerinage en Pologne sur les traces d'ancêtres juifs décimés. Selon Cocteau, le cinéma est l'art de filmer «la mort au travail». À travers la quête de deux hommes explorant le passé de leur grand-mère, A Real Pain cherche au contraire la vie qui a failli ne pas advenir. L'origine de cette comédie dramatique est intime, pour le jeune Jesse Eisenberg. Lors d'un voyage en Pologne il y a quelques années, l'acteur s'était retrouvé devant la maison où avait vécu sa tante, dans le village de Krasnystaw, avant que la Shoah ne contraigne sa famille à l'exil. «Si la guerre n'avait pas éclaté, je vivrais ici», avait-il songé, formulant sans le savoir la question bouddhiste par excellence: quel visage avais-tu avant que tes parents ne se rencontrent? À cette énigme métaphysique, Eisenberg répondra par un scénario très concret. Après des années de blocage, la forme de son récit lui est apparue en tombant sur une annonce en ligne pour des «Holocaust tours». L'idée d'un groupe hétéroclite, lancé dans un périple organisé, à travers l'histoire des juifs polonais, s'est alors dessinée. Autour du personnage de David, qu'il interprète, et de son cousin Benji (Kieran Culkin), ainsi rencontre-t-on une new-yorkaise fraîchement divorcée, un couple de retraités, et un rescapé du génocide rwandais converti au judaïsme. Cette petite troupe devenant l'écrin,...

Par Arthur Dreyfus

Jesse Eisenberg, révélé par son incarnation de Mark Zuckerberg, confirme son vrai talent de réalisateur. Son nouveau film, couronné de prix, relève un pari quasi impossible: traiter avec espièglerie un pèlerinage en Pologne sur les traces d’ancêtres juifs décimés.

Selon Cocteau, le cinéma est l’art de filmer «la mort au travail». À travers la quête de deux hommes explorant le passé de leur grand-mère, A Real Pain cherche au contraire la vie qui a failli ne pas advenir. L’origine de cette comédie dramatique est intime, pour le jeune Jesse Eisenberg. Lors d’un voyage en Pologne il y a quelques années, l’acteur s’était retrouvé devant la maison où avait vécu sa tante, dans le village de Krasnystaw, avant que la Shoah ne contraigne sa famille à l’exil. «Si la guerre n’avait pas éclaté, je vivrais ici», avait-il songé, formulant sans le savoir la question bouddhiste par excellence: quel visage avais-tu avant que tes parents ne se rencontrent?

À cette énigme métaphysique, Eisenberg répondra par un scénario très concret. Après des années de blocage, la forme de son récit lui est apparue en tombant sur une annonce en ligne pour des «Holocaust tours». L’idée d’un groupe hétéroclite, lancé dans un périple organisé, à travers l’histoire des juifs polonais, s’est alors dessinée. Autour du personnage de David, qu’il interprète, et de son cousin Benji (Kieran Culkin), ainsi rencontre-t-on une new-yorkaise fraîchement divorcée, un couple de retraités, et un rescapé du génocide rwandais converti au judaïsme. Cette petite troupe devenant l’écrin, ou le révélateur des tensions qui traversent les deux cousins durant ce voyage à haute intensité.

Car au-delà du thème même du voyage, David et Benji – qui ne se sont pas revus depuis des années – doivent réapprendre à se côtoyer: partager des chambres d’hôtel, et surtout composer avec des tempéraments opposés. D’un côté, un jeune père anxieux et pudique, soucieux d’imposer à ce périple un cadre clair, digne, maîtrisé. De l’autre, un fumeur de joints invétéré, charismatique et imprévisible, dont l’hypersensibilité vient fissurer à chaque étape le vernis du recueillement. D’où la comédie. D’où le tour de force.

Il fallait, au demeurant, un talent de dialoguiste, une intelligence aiguë des situations et un sens rare de l’équilibre pour faire naître le rire sur un terrain aussi miné. Sans oublier, bien sûr, un génie d’interprétation: révélé par la série HBO Succession, Culkin a mérité son oscar pour cette performance. On se rappellera la scène où Benji improvise un jeu de rôle délirant, devant une statue de la Seconde Guerre mondiale. Ou de sa crise de nerfs, à la fois puérile et vertigineuse, lorsqu’il s’indigne que le groupe se rende à la visite d’un camp de concentration en première classe – quand leurs ancêtres furent acheminés vers la même destination dans des wagons à bestiaux. Peut-on compatir sans avoir souffert? Qu’est-ce qu’une vraie douleur? C’est la question que pose ce film léger en apparence, porté par les partitions de l’artiste polonais le plus emblématique: Frédéric Chopin.

Quand la troupe de pèlerins atteint le camp de Majdanek, à quelques minutes du centre de Lublin, le temps se suspend. Dans un geste documentaire, Eisenberg renonce au dialogue, pour laisser le silence prendre en charge la mémoire. Exceptionnellement autorisé à tourner une fiction entre ces murs, il compose une séquence d’une sobriété rare. Même les équipes techniques, du cadreur à l’ingénieur son, révèle le réalisateur, sont restées silencieuses durant ce morceau de tournage, nouant le recueillement à la fabrique de l’art.

L’une des dernières séquences dévoile la véritable maison ancestrale du metteur en scène, qui a eu le sentiment – le cœur serré – de boucler la boucle. Aux confins de l’humour juif et du stand-up new-yorkais, entre la chronique intime et l’odyssée mémorielle, il faut voir ce film qui dit l’absence sans la styliser, et se taille une place, par la singularité de son ton, parmi les œuvres importantes sur la Shoah et ses fantômes contemporains.

Nota bene: A Real Pain, film américain de Jesse Eisenberg (2024), 90 min. Avec Jesse Eisenberg, Kieran Culkin, Will Sharpe, Jennifer Grey et Kurt Egyiawan. Disponible en VOD & DVD.

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