PLATEFORME 10 SUR LES RAILS

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Françoise Jaunin

En juin dernier, le trio muséal du quartier des arts lausannois a pris le train de son destin commun sous l’égide – clin d’oeil patrimonial à sa vie d’avant – du monde ferroviaire qui le porte et le jouxte. Musées des beaux-arts, du design et de la photographie : tous à bord !

Aun jet de pierre de la gare de Lausanne, Plateforme 10, c’est désormais trois musées (beaux-arts / design et art contemporain / photographie), deux fondations (Félix Vallotton et Toms Pauli pour la tapisserie et l’art textile), deux restaurants, trois cafés, des ateliers, boutiques et espaces de projets, une voie verte aménagée par le Jardin botanique, une façade géante convertible en écran de cinéma XXL, une vaste place encore trop minérale mais prête à accueillir dès que possible des arbres et des espaces verts, et à déployer toutes sortes d’événements culturels : performances, danse, cinéma, concerts. P10 n’est donc pas « que » la réunion de trois musées, mais bel et bien un nouveau quartier de vie et de culture en pleine ville. Les Vaudois habituellement si prudents et mesurés ont su voir grand et aller jusqu’au bout de leur ambitieux projet. Inauguré en octobre 2019, le MCBA a déjà présenté dans l’ancienne halle ferroviaire majestueusement et hiératiquement réinventée et monumentalisée par les architectes Barrozzi & Veiga une belle et substantielle brochette d’expositions malgré les aléas de la pandémie : Vienne, Kiki Smith, Jardin d’hiver pour la jeune scène régionale, Jean Otth, Francis Alÿs, Résister, encore, Maurice Denis, Gustave Buchet, notamment. Tout au fond de la place, signé par le duo portugais Aires Mateus, l’écrin tout neuf qui abrite désormais dans sa partie haute le Mudac et dans son ventre Photo Élysée dévoile le cube à la fois massif et aérien de son architecture sculpturale traversée en son rez par un éclair de verre : la baie vitrée géante qui zigzague tout autour du bâtiment. Elle s’ouvre sur un ample hall à facettes taillé comme un diamant sur lequel la plus grande partie visible de l’édifice – qui, véritable prouesse architecturale, ne repose que sur trois points d’appui – semble presque flotter en apesanteur.

Edward Hopper
Approaching a City, 1946
Huile sur toile, 68,9 x 91,4 cm
Washington D.C, The Phillips
Collection, acquisition 1947
© Heirs of Josephine Hopper / 2022, ProLitteris,
Zurich. Photo : The Phillips Collection

Mais l’aventure n’est pas terminée, le pôle culturel n’est pas encore au complet puisque le (bientôt ex) poste directeur CFF des années soixante situé tout à l’ouest du site – sorte de « tour de contrôle » de la gare – est appelé, avec l’ancienne plaque tournante qui permettait de faire faire demi-tour aux matériels ferroviaires à sens de conduite unique, à en devenir la porte d’entrée et le marqueur visuel. Le concours d’idées qui s’y rapporte est en cours, avec la vocation d’en faire un lieu de création. C’est donc autour de ces deux éléments iconiques que se joue la suite du programme. À terme, ils seront en lien direct avec la nouvelle gare (fix ans de travaux) et la future place de la gare. À nouveau site, nouvelles têtes. Le grand chambardement se passe aussi du côté des leaders : à Photo Élysée, Nathalie Herschdorfer tient la barre depuis début juin, au MCBA Juri Steiner a pris les commandes le 1er juillet, et au Mudac c’est l’Italienne Beatrice Leanza qui sera la responsable à partir du 1er janvier 2023. Le nouveau trio directorial est désormais en place. Quant à Patrick Gyger, directeur général de Plateforme 10 depuis janvier 2021, il jubile et souligne que le site n’est pas seulement le nouveau quartier des musées mais un quartier des arts au sens large et que Lausanne est désormais une véritable capitale
culturelle.

Vue de l’exposition Rencontrons-nous à la gare ! Mudac
© Olga Cafiero

L’INVITATION AU VOYAGE

En ce moment, Lausanne est en plein roman de gare. Un peu… bateau, l’idée du train pour thème commun du lancement du triptyque muséal ? À première vue peut-être ! Mais très vite la richesse de la thématique se révèle et se ramifie. Le train, c’est l’emblème des temps modernes exaltant la machine et le progrès technique, comme aussi un formidable accélérateur de particules pour l’imaginaire ; c’est l’ailleurs qui se rapproche, l’invitation au voyage géographique mais intérieur aussi ; c’est la nostalgie d’un temps révolu de concert avec une projection vers le futur, fût-il dystopique ; c’est la gare comme lieu privilégié des rencontres, des retrouvailles et des adieux ; c’est le huis clos des compartiments propice aux romances ferroviaires comme aux crimes de l’Orient-express ; c’est l’agent à la fois de la transformation physique du paysage à travers voies ferrées, ponts et tunnels, et de l’expérience de la vitesse qui change les regards et la perception de l’espace et du monde. Très présent dans les rêves, c’est enfin un symbole érotique ou phobique fort pour la psychanalyse, et un décor très prisé par le cinéma.

Au final, bien que pensées en commun par trois conservateurs qui ont … joué au train ensemble, ce sont trois expositions bien différentes et spécifiques des vocations respectives de leurs institutions que proposent Voyages imaginaires, Rencontronsnous à la gare ! et Destins croisés. Elles se font échos et clins d’oeil entre elles et convoquent tous les arts : peinture, sculpture, photo, design, cinéma, littérature, poésie et même musique avec le fameux poème symphonique d’Arthur Honegger Pacific 231 composé au départ pour le film « La Roue » d’Abel Gance mais inspirant aussi pour les peintres futuristes italiens.

TRIPTYQUE FERROVIAIRE

Andrea Star Reese
Chuck on the tracks near
his home, 2008, de la série
Urban Cave, 2007-2014
© Collection Photo Elysée et
Collection de l’artiste

Le nouvel espace ample et lumineux du Mudac se présente comme un plateau de cinéma, avec scénographie en briques et narration suggérée à petites (ou grandes) touches par des éléments de design ferroviaire (vieilles lanternes d’aiguillages CFF, anciennes affiches SNCF, clips musicaux ou cette incroyable Train Crash Table du Studio Job), des oeuvres d’art contemporain qui doivent bien représenter les trois-quarts des pièces présentées (Takis, Boltanski, JR, Abramovic & Ulay, Sophie Calle, Stéphane Kropf…) et même un « roman de gare » tout spécialement commandé à trois auteurs qui ont conjugué leurs plumes : Bruno Pellegrino, Aude Seigne et Daniel Vuataz (Terre-des-fins Éditions Zoé). La balade est ponctuée de découvertes et l’ensemble assez ludique.

Un peu plus bas, Photo Élysée a choisi la profusion. Pourquoi pas ? Mais à ce point-là, on en attrape … le mal du voyage (immobile). Le train et la photographie naissent en même temps, le cinéma peu après. Face à ce tsunami d’inventions et d’images nouvelles, l’Élysée n’a pas résisté, il a tout mis ou presque : de Cartier-Bresson ou Kertész à Sabine Weiss ou Ella Maillart, des Frères Lumière à Fritz Lang ou Chaplin, de Daumier ou Caillebotte à Kupka ou Picasso… le voyage se fait dans un train bondé de choses magnifiques et fort intéressantes, mais qui seraient tellement plus lisibles et mieux mises en valeur si des choix beaucoup plus serrés et précis avaient été faits.

Incontestablement, c’est le MCBA qui remporte la palme de ce triptyque ferroviaire. Le parti pris de Camille Lévêque-Claudet , curateur de l’exposition, est assez classique mais magnifiquement réalisé, il fait la part belle aux modernes pour qui le train est un formidable catalyseur de formes, d’énergies et d’innovations, dans une mise en scène dépouillée et élégante ponctuée de rails de lumière sur des parois bleu canard foncé. Pas de « Pluie, vapeur, vitesse » de William Turner : la célébrissime irruption du train dans la modernité picturale ne … voyage pas.

Pas plus que les fameuses « Gare St Lazare » de Claude Monet. Mais une soixantaine d’oeuvres de très haut niveau (grâce à des années de négociations) où l’on croise aussi bien les odes à la machine des futuristes que l’étrangeté métaphysique des villes de Giorgio De Chirico, les inspirations surréalistes de René Magritte ou Paul Delvaux, des extraits filmés de catastrophes ferroviaires de Georges Méliès et des solitudes dépeuplées traversées de trains fantômes qui ne mènent nulle part chez Edward Hopper. Et une dernière section plus contemporaine avec une sculpturale vis de turbine de Jannis Kounellis, un paysage miniature tourneboulé par un accident de train de Chris Burden ou un circuit de modélisme de Fiona Tan qui, derrière son charme bucolique, révèle les dysfonctionnements du monde actuel. Embarquement immédiat !