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Christian Levett, ou comment une collection privée peut effectuer le travail d’un musée public.

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11 % . 3,3 % . Et un seul nom : Picasso, qui pèse plus lourd que toutes les femmes réunies.

Ces trois chiffres racontent le même angle mort. 11 % : la part des œuvres de femmes dans les acquisitions de 31 grands musées américains entre 2008 et 2020, selon le Burns Halperin Report. 3,3 % : la part des artistes femmes dans les ventes aux enchères mondiales sur la même période. Et sur ce marché, les seules ventes d’œuvres de Pablo Picasso, 6,23 milliards de dollars, dépassent le total cumulé de toutes les artistes femmes confondues.

Un écart pareil n’est pas un verdict sur la qualité. C’est un angle mort. Et un angle mort, pour qui sait regarder, est une information.

UN DÉFAUT DE REGARD, PAS DE TALENT

L’économiste d’Oxford Renée Adams l’a chiffré en 2021 : à qualité comparable, une œuvre signée par une femme se vend en moyenne 42 % moins cher qu’une œuvre d’homme, tous segments confondus. Le rapport Insight 2025 de Sotheby’s ajoute qu’en 2024, 3 fois plus d’artistes hommes que de femmes sont passés en vente publique. Ce que ces données décrivent n’est pas un défaut de talent. C’est un défaut de regard, entretenu un siècle durant.

Christian Levett n’est pas parti d’une cause. Il est parti d’un plaisir. Enfant, en Angleterre, il collectionnait des pièces et des médailles ; jeune homme à Paris, il passait ses heures libres au Louvre et à Orsay. En 2011, il ouvre un premier musée à Mougins, consacré à l’art classique. Puis, vers 2014, il bascule vers la peinture des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Et il le dit sans détour dans le N° 85 : « Peu m’importait qu’ils soient femmes ou hommes. » Il cherchait de grandes œuvres, pas un combat.

Ce sont les prix qui lui ont parlé. Un Pollock de premier plan a atteint près de 200 millions de dollars en vente privée ; son record en salle publique approche 58 millions. Au même moment, les records de ses contemporaines plafonnaient bien plus bas : environ 16 millions de dollars pour Joan Mitchell, 11,7 millions pour Lee Krasner, 7,9 millions pour Helen Frankenthaler. « Pour entre un et cinq millions, on avait le meilleur de Mitchell, Krasner ou Frankenthaler », résume-t-il. Les égales des grands expressionnistes abstraits, à une fraction du prix.

DE PROPHECY AU FAMM

En 2018, il acquiert Prophecy, de Lee Krasner, la toile qu’elle peignait quand Jackson Pollock s’est tué. « Elle devrait se trouver au MoMA, au Metropolitan ou au Whitney », dit-il. « Elle est à Mougins. » Cette anomalie dit tout. En 2024, Levett transforme son musée et ouvre le FAMM (Female Artists of Mougins Museum), premier musée d’Europe entièrement consacré aux artistes femmes : une centaine d’œuvres, environ 80 artistes, de Berthe Morisot à Tracey Emin. Et il refuse l’étiquette :

« Est-ce que je milite pour le féminisme ? Pas vraiment. Peut-être que la collection le fait quand même, et si c’est le cas, c’est génial. »

La conviction, jamais la posture. C’est ce qui rend le geste irréfutable.

LE PREMIER REGARD VAUT PLUS QUE LE CENTIÈME

L’histoire de Levett dépasse le marché de l’art. Elle décrit un mécanisme que connaît quiconque alloue de la valeur : le consensus se trompe rarement à la marge, mais souvent en bloc, et c’est là que se logent les positions les plus solides. Là où le marché applique une décote de 42 %, un œil juste lit une valeur intacte. Pour une marque, une fondation, un décideur, la leçon est double : le soutien culturel construit une légitimité durable que le marketing n’achète pas, et le premier regard, sur un segment encore sous-coté, vaut toujours plus cher que le centième.

En Suisse, la question n’est pas théorique : nos institutions, de la Fondation Beyeler au Kunstmuseum de Bâle, dont la nouvelle directrice Elena Filipovic est l’invitée de ce numéro, avancent, mais l’initiative privée va parfois plus vite que la parité publique.

La vraie question, dès lors, n’est pas de savoir si le marché finira par corriger son angle mort. Il le corrigera. Elle est de savoir qui aura regardé avant lui.


Artpassions N° 85 publie l’entretien intégral avec Christian Levett. En kiosque et en ligne sur artpassions.ch.

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