Ella Maillart – L’album d’Ella de l’Elysée à l’UNESCO

“Si pei Tche bao”, journal
quotidien du Nord-Ouest, donnant
des nouvelles de l’avancée
communiste, 1935
Lanzhou, République de Chine
© Succession Ella Maillart
et Photo Elysée, Lausanne
“Si pei Tche bao”, journal quotidien du Nord-Ouest, donnant des nouvelles de l’avancée communiste, 1935 Lanzhou, République de Chine © Succession Ella Maillart et Photo Elysée, Lausanne
Par Françoise Jaunin Désormais inscrit au registre Mémoire du monde, le formidable patrimoine photographique et littéraire de la dame de Chandolin est à l'honneur à Photo Elysée où elle a déposé ses archives photographiques. «Le sort m'a donné des yeux qui aiment voir», confiait Ella Maillart en dardant sur vous son regard à la clarté presque transparente et électrique qu'elle a promené sur les routes improbables d'une Asie centrale et orientale en grande partie disparue. Elle qui se défendait de faire œuvre d'art et ne se disait «ni photographe ni écrivaine», a laissé un patrimoine impressionnant et magnifique que l'UNESCO a inscrit en 2025 à son registre Mémoire du monde pour sa valeur historique et culturelle exceptionnelle. L'occasion pour Photo Elysée à qui elle avait, en 1988, légué les quelques vingt mille négatifs de ses archives photographiques, de se replonger dans ses quatre grands voyages qu'elle a effectués entre 1930 et 1939: seule et en partie à pied à la découverte de l'URSS entre Moscou et le Caucase; seule toujours au Turkestan russe et au Mandchouko, cet état fantoche que les Japonais avaient mis en place et contrôlaient au nord-est de la Chine; sur la route du Xinjiang de Pékin jusqu'à l'Inde en compagnie du reporter et écrivain Peter Flemming; et au long des six mille kilomètres de Genève à Kaboul dans la Ford de l'écrivaine zurichoise Annemarie Schwarzenbach qu'elle tentait – vainement – de sauver de la drogue. Les Récits photographiques de la grande dame des routes lointaines et...

Par Françoise Jaunin

Désormais inscrit au registre Mémoire du monde, le formidable patrimoine photographique et littéraire de la dame de Chandolin est à l’honneur à Photo Elysée où elle a déposé ses archives photographiques.

«Le sort m’a donné des yeux qui aiment voir», confiait Ella Maillart en dardant sur vous son regard à la clarté presque transparente et électrique qu’elle a promené sur les routes improbables d’une Asie centrale et orientale en grande partie disparue. Elle qui se défendait de faire œuvre d’art et ne se disait «ni photographe ni écrivaine», a laissé un patrimoine impressionnant et magnifique que l’UNESCO a inscrit en 2025 à son registre Mémoire du monde pour sa valeur historique et culturelle exceptionnelle. L’occasion pour Photo Elysée à qui elle avait, en 1988, légué les quelques vingt mille négatifs de ses archives photographiques, de se replonger dans ses quatre grands voyages qu’elle a effectués entre 1930 et 1939: seule et en partie à pied à la découverte de l’URSS entre Moscou et le Caucase; seule toujours au Turkestan russe et au Mandchouko, cet état fantoche que les Japonais avaient mis en place et contrôlaient au nord-est de la Chine; sur la route du Xinjiang de Pékin jusqu’à l’Inde en compagnie du reporter et écrivain Peter Flemming; et au long des six mille kilomètres de Genève à Kaboul dans la Ford de l’écrivaine zurichoise Annemarie Schwarzenbach qu’elle tentait – vainement – de sauver de la drogue. Les Récits photographiques de la grande dame des routes lointaines et autres Oasis interdites livrent ses visions et témoignages sur un moment de bascule de l’histoire de l’Asie et du monde. À travers ses images, c’est comme un continent enfoui qui refait surface.

Le voyage comme expérience existentielle

Après les rêves de mer et d’aventures sportives de ses débuts (elle a porté les couleurs de la Suisse aux Jeux olympiques de Paris en voile en 1924 et lors de plusieurs championnats du monde de ski entre 1931 et 1934), Ella Maillart s’était mise à chercher des réponses humaines à ses révoltes et questionnements. Aventurière intrépide et anticonformiste en quête de sens et curieuse d’autres modes de vie que ceux de la vieille Europe en pleine crise économique, sociale et idéologique, elle livre ses reportages au Petit Parisien et à d’autres journaux, puis à ses livres retraçant ses aventures hors du commun dans un style efficace et sans fioritures. Par le texte et par l’image, la baroudeuse documente les lieux qu’elle traverse, les gens qu’elle rencontre, les événements historiques auxquels elle assiste. Elle doit parfois développer ses images en route, en plein désert balayé par les vents des sables. Mais d’exposition de ses photographies, il n’est alors pas question. C’est d’explorer et de tenter de comprendre les cultures lointaines et les enjeux politiques et sociaux de son temps qu’elle est avide, avec le désir éperdu de «trouver ceux qui savent encore vivre en paix». Pour elle, le voyage a valeur d’expérience existentielle, avec son objectif dans le prolongement de son regard et sa plume comme outil d’analyse. Pionnière inspirante, elle deviendra l’icône des récits d’aventures au féminin.

«Trouver ceux qui savent encore vivre en paix»

En noir et blanc entre Tachkent et Samarcande, entre Cachemire et Tibet ou entre emprise soviétique grandissante et modes de vie nomade au pas des caravanes du Caucase montagneux ou des steppes d’Asie centrale, l’album d’Ella est inépuisable. Voici des chameaux paissant sur les hauts plateaux kirghizes, des scènes de rue à Moscou ou de marché devant la madrasa Chir Arab de Boukhara, des patineurs devant la Cité interdite à Pékin ou des files d’attente devant les magasins d’état, sans oublier les portraits de ces deux vieux Chinois barbiches en pointes et regards mi-moqueurs et mi-méfiants. La beauté des images est saisissante avec leurs cadrages sensibles, la densité de leurs contrastes d’ombre et de lumière et la finesse intuitive de leur caractère ethnologique. Pleines de respect pour l’autre, elles ne sont jamais volées à la sauvette. Elles disent son désir d’aller au plus près de la vie des gens.

Les voyages d’Ella n’étaient pas que géographiques, ils étaient intérieurs aussi, porteurs d’une quête métaphysique dont elle a fini par trouver les réponses dans l’enseignement des sages hindous au cours de son long séjour en Inde pendant la guerre de 39-45. Mais de retour en Suisse, c’est surtout l’Himalaya et le Tibet bouddhiste que lui rappelait le perchoir privilégié de son chalet de Chandolin où elle vivait depuis 1946 et où elle s’est éteinte en 1997 à l’âge de 94 ans.

Nota bene: Exposition Ella Maillart, Récits photographiques, Photo Elysée, Lausanne. Jusqu’au 1er novembre 2026.

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