Par Ingrid Dubach-Lemainque
Le Kunstmuseum de Berne expose pour la première fois dans son intégralité la collection de la Fondation Stiftung Expressionismus qu’elle accueille en son sein depuis 2007.
Prolongeant l’expérience de la belle exposition Kirchner x Kirchner dans ce même musée jusqu’au début janvier de cette année, cette présentation dévoile au visiteur les quelques vingt-cinq peintures de cette Fondation léguée au musée des Beaux-Arts de Berne en vue de combler les carences de la collection publique en la matière.
Derrière cette Fondation, un couple de collectionneurs bernois, Hans-Rudolf (décédé en 2025) et Silvia Tschumi, qui se sont intéressés à ce courant dès la décennie mille neuf cent quatre-vingt-dix. Fait notable, leur affinité avec la peinture expressionniste dépasse les limites temporelles habituelles, en incluant ce que les curateurs qualifient d’«art expressionniste international d’après-guerre». Le hollandais Karel Appel, l’américain Sam Francis et la japonaise installée à Berne Teruko Yokoi figurent dans la collection en héritiers «spirituels» des expressionnistes. Ainsi en est-il du Coq furieux peint en 1952 par l’artiste hollandais Karel Appel, un sujet qu’il affectionnait et qu’il représenta à maintes reprises: à coups de pinceaux vifs, usant d’une palette de couleurs primaires aux teints forts, il a brossé un portrait d’un volatile humanisé, aux yeux démusérément agrandis, le regard fixe et inquisiteur, multipliant les angles de vue et les superposant pour un rendu déstructuré et intense.
Stricto sensu, le mouvement expressionniste qui prend son envol dans les premières années du XXe siècle atteint son apogée autour du conflit mondial entre 1910 et 1920: les groupes d’artistes Die Brücke (Le Pont) créé en 1905 et mené par Ernst Ludwig Kirchner et Der Blaue Reiter (Le Cavalier Bleu) fondé par Wassily Kandinsky et Franz Marc en 1911 en sont les deux cadres de référence; et les cités de Berlin, Munich et Dresde, le cœur palpitant, faisant de l’Allemagne la terre de l’expressionnisme. Dans les années d’après-guerre, le mouvement évolue en une expression plus réaliste et empreinte de critique sociale avec le courant de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) porté par les figures d’artistes d’Otto Dix ou Georg Grosz, avant de disparaitre une décennie plus tard sous le joug du régime nazi qui le rangea sous la catégorie d’«art dégénéré» (Entartete Kunst).
On retrouvera au fil de l’exposition des figures-clés du courant allemand. Parmi elles, Gabriele Münter (1877-1962), adhérente de la première heure au mouvement, fidèle à une esthétique fondée sur la géométrie des formes et un usage presque insolent des couleurs qui la rapproche de l’esthétique des Fauves, actifs au même moment en France, Emil Nolde (1867-1956) ou Karl-Schmidt Rottluff (1884-1905), figure plus discrète du mouvement dont on peut admirer son Bouquet jaune. Une œuvre peinte à ses débuts, avec vitalité et nervosité où s’entremêlent les teintes rouges, jaunes, vertes, bleues qui n’est pas sans rappeler la peinture enflammée de Vincent van Gogh, une influence majeure. L’empâtement de la toile rend le motif presque illisible et tire vers l’abstraction.
La collection donne également une visibilité à certains disciples suisses du mouvement, c’est d’ailleurs le second mérite de cette collection que d’ouvrir le champ de l’expressionnisme, non seulement temporellement mais aussi géographiquement à un pan de l’histoire du mouvement expressionniste plus méconnue.
C’est au peintre Cuno Amiet, semble-t-il, qu’il revient d’avoir noué les premiers contacts avec des artistes allemands expressionnistes après un séjour à Pont-Aven en 1893-1894 qui le familiarise avec la modernité picturale. En Allemagne, il se lie avec Kirchner, Karl Schmidt-Rottluff ou Eruch Heckel et devient en 1906, l’unique membre suisse du groupe Die Brücke. Les années suivantes, il participe aux expositions collectives et en 1913, date de la dissolution du groupe auquel il reste fidèle jusqu’à la fin, il organise une dernière exposition du mouvement à la Kunstverein de Bâle.
Le deuxième chapitre de l’histoire de l’expressionnisme en Suisse s’écrit durant la Première Guerre mondiale alors que de nombreux artistes allemands viennent trouver refuge sur le sol suisse. Parmi eux, on trouve les frères Gubler, mais aussi Ignaz Epper, Fritz Pauli, Hermann Huber et Otto Baumberger, Marianne von Werefkin (1860-1938) enfin, présente dans la collection avec un tableau de vue urbaine déformée, qui empreinte certains traits à l’art naïf et dont la destinée rare d’une femme peintre russe, immergée dans l’avant-garde artistique à Munich dès 1896 et exilée à Ascona au Tessin dès le début du premier conflit mondial, en fait une actrice de premier plan de l’expressionnisme en Suisse.
Kirchner lui aussi quitte l’Allemagne et s’installe à Davos dans les Grisons en 1917. C’est certainement cet afflux d’artistes étrangers qui explique l’éclosion véritable du mouvement expressionniste en Suisse dans ces années d’après-guerre, autour de ces deux pôles: le Tessin, Davos et l’atelier de Kirchner.
L’élan expressionniste suisse se focalise sur le groupe Rot-Blau (Rouge-Bleu) fondé pendant l’hiver 1924-1925 par cinq jeunes artistes bâlois: Albert Müller, Hermann Scherer, Werner Neuhaus, Paul Camenisch et Otto Staiger. Sous le patronage bienveillant de Ludwig Kirchner qui les encourage dans leur démarche et dont l’exposition des tableaux à la Kunsthalle de Bâle en 1923 a été le catalyseur, ils créent des œuvres dans la lignée de l’esthétique de Die Brücke: paysages de montagnes mis en scène de manière dramatique avec force de coloris aux tonalités presque agressives et portraits en intérieurs.
Le portrait que fait justement Albert Müller (1897-1926) en 1925 de son ami Hermann Scherer, longue silhouette voûtée au visage allongé envahissant l’espace du tableau, scelle une amitié entre les deux membres fondateurs de Rot-Blau. Kirchner lui-même avait pris les deux amis artistes pour modèles dans sa sculpture presque grandeur nature intitulée Les amis (Die Freunde) l’année précédente. En 1925, pourtant, l’amitié de dix ans qui liait les deux hommes prenait fin lors de la première exposition du groupe Rot-Blau, les ambitions et la jalousie ayant mis leurs rapports amicaux à mal. Müller décède jeune, en 1926, à l’âge de vingt-neuf ans victime du typhus, mettant un point final à une courte carrière achevée sous l’influence marquée de Kirchner.
Scherer et Müller: les deux amis devenus rivaux sont réunis dans la collection de la Fondation Stiftung Expressionismus. Hermann Scherer (1893-1927) qui s’est principalement illustré dans la sculpture en taille directe a également produit des tableaux comme cette vue en contre-plongée des environs montueux de Mendrisio au Tessin, région qui inspira, avec Davos, la grande majorité de ses peintures de paysages. La Villa Loverciana, à Castel San Pietro, qu’il représenta à plusieurs reprises, avec son verger et ses corps de bâtiments aux murs jaune citron dans la chaude lumière du sud, trahit une dette envers Kirchner – les reliefs montagneux traités à la manière de vagues, la perspective déformée du paysage et les silhouettes sombres de conifères qui apportent une touche inquiétante au tableau sont des références directes à son travail. Scherer lui aussi connaît une mort précoce, il ne survit qu’une année à Müller succombant à une infection aux streptocoques dans un hôpital bâlois en 1927. Un même destin qui précipitera la fin du groupe Rot-Blau et signera la fin de courtes mais intenses expérimentations expressionnistes en Suisse.
Nota bene: Stiftung Expressionismus – De Gabriel Münter à Sam Francis, Kunstmuseum, Berne. Jusqu’au 5 juillet 2026.









