Par Agnès Vannouvong
Au Kunsthaus de Zurich, Félicien Rops. Laboratoire de la luxure ne ressuscite pas simplement un artiste provocateur du XIXe siècle. L’exposition met en tension notre propre rapport aux images. Elle interroge la manière dont nous regardons, jugeons, consommons et légitimons ce qui nous trouble. Car chez Rops, l’érotisme n’est jamais un ornement. Il est un outil d’analyse. Il explore les mécanismes du désir, les rapports de domination, les stratégies du visible. Il transforme la luxure en instrument critique.
Exposer l’érotisme aujourd’hui n’a rien d’anodin. Non parce qu’il serait interdit, mais parce qu’il demeure traversé de contradictions. Dans l’espace muséal, l’image troublante est cadrée, contextualisée, historicisée. Elle est présentée au nom de l’art, protégée par le discours savant. Et pourtant, elle continue d’agir. Elle attire, elle dérange, elle résiste à l’explication. Le Kunsthaus ne cherche pas à neutraliser cette charge. Il l’assume. Nous entrons dans l’exposition avec nos catégories contemporaines – consentement, stéréotypes, domination, liberté artistique – qui ne disparaissent pas devant la virtuosité du trait. Rops travaille précisément dans cet espace fragile, là où la beauté ne dissout pas l’ambiguïté mais la rend plus aiguë.
L’allégorie comme scalpel
Devant Pornocratès, l’image paraît familière: une femme nue, les yeux bandés, guidée par un porc doré. On l’a souvent réduite à une satire de l’argent-roi ou à une charge contre la morale cléricale. Mais face à l’original, la scène gagne en complexité. La figure avance avec assurance. Elle ne semble ni victime ni caricature. Le bandeau ne la fragilise pas; il la rend presque souveraine. Il déplace la question vers celui qui regarde. Qui est réellement exposé? La femme représentée ou le spectateur confronté à son propre désir?
Rops manie l’allégorie avec précision. Chez lui, la femme concentre les fantasmes et les angoisses d’une société en mutation. Dans La Dame au pantin II, la manipulation est visible, presque théâtrale. Pourtant, la scène ne se résume pas à une dénonciation. L’image installe un jeu de miroirs où la domination représentée reflète celle du regard. Rops ne met pas le spectateur à distance: il l’implique et révèle la part de fascination contenue dans toute condamnation morale.
Le Sphinx prolonge cette tension. Beauté hiératique, présence silencieuse. La figure de la femme fatale, emblématique de la fin de siècle, incarne à la fois attraction et menace. Rops critique la morale bourgeoise, mais il ne s’en extrait jamais totalement. Il travaille avec ses symboles, ses fantasmes, ses peurs. Cette ambiguïté est essentielle. Elle empêche toute lecture simplificatrice. Elle maintient l’œuvre dans une zone d’instabilité féconde.
Le laboratoire du multiple
On réduit trop souvent Rops au scandale. Or sa modernité réside tout autant dans sa maîtrise technique. Aquatinte, vernis mou, roulette: la gravure lui offre un champ d’expérimentation décisif. Le multiple change le statut de l’image. Elle circule, se diffuse, s’insinue dans les livres et les portefeuilles privés. Elle peut être montrée ou dissimulée. Elle peut être collectionnée, échangée, conservée dans les réserves. Certaines œuvres rejoindront d’ailleurs les «enfers» des institutions – ces espaces où l’on conserve ce que l’on hésite à exposer publiquement. Cette tension entre visibilité et retrait fait partie intégrante de son œuvre.
Dans La Tentation de saint Antoine, la virtuosité graphique atteint une intensité presque fébrile. Pastel, gouache, aquarelle composent une scène où l’extase religieuse se mêle au vertige charnel. Le sacré n’est pas détruit; il est contaminé. Rops ne sépare pas la foi du désir. Il en montre la proximité troublante, comme si la tentation faisait partie intégrante de l’élévation spirituelle. Le dessin n’illustre pas une idée: il met en scène une tension.
La reproduction joue ici un rôle central. À l’ère de l’essor de la presse illustrée et de l’édition littéraire, l’image devient mobile. Elle quitte l’atelier pour entrer dans la sphère publique. Rops comprend que la provocation n’est pas seulement un contenu, mais une stratégie de diffusion. L’érotisme circule. Il se glisse dans les interstices du discours moral. Il gagne en puissance précisément parce qu’il peut être multiplié.
Une modernité inquiète
Rops évolue dans une Europe fin-de-siècle traversée par des bouleversements profonds: industrialisation rapide, mutations sociales, crise des valeurs religieuses. La morale bourgeoise affirme sa rigidité au moment même où elle vacille. L’artiste capte cette tension. En Belgique, aux côtés de Fernand Khnopff, il participe à une modernité symboliste marquée par l’inquiétude et le doute. Le Groupe des XX reconnaît très tôt l’audace de sa démarche. L’avant-garde ne voit pas en lui un simple provocateur, mais un expérimentateur.
L’influence de son œuvre dépasse le champ artistique. La Tentation de saint Antoine retient l’attention de Sigmund Freud, sensible à la puissance d’images où la pulsion affleure sous la surface culturelle. Rops apparaît alors comme un explorateur des conflits intérieurs d’une époque. Il met en lumière la fragilité des frontières entre désir et culpabilité, entre attraction et peur.
Dans Le Bouge à matelots, l’érotisme s’inscrit dans une réalité plus sociale. Les corps sont lourds, les regards marqués par la fatigue. Le désir devient transaction. Il révèle les hiérarchies et les déséquilibres d’un monde en mutation. La Révolution sociale rend cette dimension explicite: sexualité et pouvoir sont indissociables. Rops perçoit que la morale sexuelle est un révélateur des structures politiques et économiques.
Regarder aujourd’hui
Ce qui frappe encore, ce n’est pas seulement la charge provocatrice, mais la lucidité. Rops ne moralise pas. Il ne propose pas de solution. Il montre la mécanique du regard. L’image attire et met mal à l’aise dans un même mouvement. Elle révèle la part de trouble que nous préférerions ignorer.
Notre époque saturée d’images n’est pas si éloignée de la sienne. Nous débattons de représentation, d’appropriation, de liberté artistique. Rops avait déjà compris que la liberté n’est jamais neutre. Elle s’inscrit dans des rapports de force, dans des stratégies de visibilité, dans des circuits de diffusion. Elle suppose d’accepter l’inconfort du regard.
Le parcours du Kunsthaus ne cherche ni à absoudre ni à condamner. Il éclaire une œuvre traversée d’ambivalences, de virtuosité et de tensions. Rops ne rassure pas. Il oblige à regarder plus longtemps que prévu. Il transforme la luxure en miroir. Et dans ce miroir, c’est moins le XIXe siècle que notre propre modernité qui se reflète. Et c’est cette résistance qui fait sa valeur: plus on croit comprendre Rops, plus ses images se dérobent, rappelant que le désir n’est jamais un thème, mais une force qui organise le monde.
Nota bene: Félicien Rops. Laboratoire de la luxure, Kunsthaus, Zurich. Jusqu’au 31 mai 2026.









