Historien de l’art de formation et zurichois d’origine, Juri Steiner a une riche carrière dans la culture qui l’a conduit vers des horizons très divers: d’Expo.02 à la renaissance du Cabaret Voltaire et à la direction du Centre Paul Klee à Berne, de co-commissariats d’expositions pour le pavillon suisse de l’exposition universelle 2005 à Aichi (Japon), au Centre Dürrenmatt de Neuchâtel ou au musée national suisse à Zurich et à plusieurs collaborations avec le département culture de la chaîne SRF. Depuis 2022, il dirige le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne (MCBA) au sein de Plateforme 10.
Aussi loin que vos souvenirs remontent, quelle a été votre première émotion artistique?
C’était probablement à la maternelle, provoquée par la visite de la «fée des dents» avec sa brosse à dents surdimensionnée et son dentier gigantesque, qui nous montrait avec des mouvements amples comment se brosser les dents correctement. Je garde de cette «performance» le souvenir d’une expérience purement esthétique.
Quelque temps plus tard, un peu plus réfléchi, j’ai visité l’exposition de Markus Raetz en 1986 au Kunsthaus de Zurich. Le jeu poétique de l’artiste entre l’art rétinien et l’art rationnel m’a ouvert les yeux et l’esprit. Raetz, le magicien, m’a montré le chemin pour sortir des sentiers battus.
Quelle est l’importance de l’art dans votre vie?
Dans l’art, de nombreux fils convergent pour moi. Il y a le travail au MCBA et à Plateforme 10, le contact avec les collaboratrices et collaborateurs de différentes professions au service de l’art. Il y a les artistes, les publics, mon intérêt pour l’histoire de l’art éveillé à l’école, les expériences intenses vécues dans les expositions, jusqu’au quotidien administratif, qui se nourrit en fin de compte lui aussi d’une foi inébranlable dans l’art. Au fil du temps, l’art est devenu mon approche pour mettre en relation ce qui se passe autour de moi.
Quel don artistique aimeriez-vous avoir?
La créativité. Surmonter ses inhibitions et se laisser emporter par un élan créatif, une frénésie créatrice, c’est sans doute un don. Et j’admire quand les attitudes deviennent formes, comme l’a si bien dit Harald Szeemann, quand la ténacité et l’orientation intérieure trouvent, à partir d’une perspective personnelle, une expression représentative et symbolique qui déclenche chez les autres des moments de révélation.
Les artistes ou l’artiste que vous admirez le plus?
Je suis indécis entre Rrose Sélavy et Marchand du Sel. Parmi les artistes que j’ai eu la chance de rencontrer, Robert Frank y figure.
Vos œuvres incontournables?
Le tête-à-tête régulier avec l’énigmatique La tempesta de Giorgione à l’Accademia, ignorée par le cyclopéen «over tourism», tandis que la Serenissima déborde de sueur. Angelus novus de Paul Klee, que j’ai eu le privilège d’exposer jour et nuit pendant une semaine. La tour Eiffel et, bien sûr, le carton contenant les dessins d’enfance de notre fille, désormais majeure.
Comment êtes-vous meublé? Plutôt épuré ou chargé de souvenirs…?
Nous avons dans notre appartement différents «autels domestiques» avec toutes sortes de bibelots: objets trouvés, souvenirs et héritages. Un peu de kitsch, des quolibets, quelques œuvres d’art qui s’expliquent par les trajets biographiques et une bibliothèque encombrée dans le couloir. Tout a quelque chose à raconter, individuellement et dans diverses constellations, jusque dans la cuisine.
Quelle exposition conseilleriez-vous actuellement?
L’exposition inaugurale Exposition Générale à la Fondation Cartier. Au début, j’étais un peu dérouté par l’agencement de l’espace de Jean Nouvel et le propos thématique. Ce n’est que dans le TGV qui me ramenait à Lausanne que j’ai assimilé ce que j’avais vécu, que les deux heures passées à errer dans des couloirs, des cabines et des «bassins» se sont imposées à mon esprit, que les séquences de sons hermétiques et les clins d’œil au-delà des limites de l’anthropocentrisme ont pris tout leur sens. C’était comme un rêve éveillé: sautillant, associatif.









