Par Karine Tissot
Grâce à une sixième carte blanche donnée à un artiste de renommée internationale, l’intervention Observatoires de John M. Armleder, enfant de la Cité de Calvin, est orchestrée avec plus de cinq cents œuvres pour une conversation inédite entre le patrimoine et la création contemporaine au sein du musée d’art et d’histoire de Genève. À voir jusqu’au 25 octobre 2026.
De petits ronds pétillants projetés sur les murs, sur les escaliers, au plafond et sur le public ouvrent le bal de l’exposition actuelle du musée d’art et d’histoire. C’est un aspect très décoratif de la lumière qui est diffusée par une gigantesque boule disco tournant silencieusement au sol, reproduisant comme un papier peint vivant ou des bulles à foison dans le vénérable hall d’entrée de la rue Charles-Galland. Rappelant à la fois le goût de John M. Armleder pour les pois et les ronds dans son travail de peinture ou ses installations, mais aussi son goût pour la fête et la décontextualisation des objets.
«Il n’y a aucun écart entre l’art et tout autre objet, l’art n’est pas singulier, il ne sert absolument à rien, l’art est seulement inévitable», explique l’artiste genevois. Comme il y a vingt ans, lors de sa mémorable exposition présentée sur les quatre étages du Mamco, en sortant de son installation Observatoires, on pourra avoir l’impression de reconnaître un peu de son art partout sur son chemin, en ville comme chez soi. C’est que la vie fait art et l’art fait la vie. C’est qu’il n’y a pas des mondes qui seraient parallèles, mais que tout est dans tout, autrement dit que tous les éléments sont susceptibles de s’enrichir mutuellement. Dans cet esprit d’ouverture, il poursuit: «Les commentaires sur mon travail m’informent peu sur lui mais beaucoup sur l’état du monde. Moi-même, je ne sais pas très bien ce qu’il faut en penser, […] mon travail se prête justement à cette imprécision, à cette ouverture-là parce qu’il ne définit rien et qu’il n’est défini sur rien […].» Ainsi la petite Ellie de deux ans aura passé beaucoup de temps devant les animaux empaillés. Comme elle, on se retrouve avec des yeux d’enfants face à l’utilisation quasi «disneyenne» de cette double file indienne organisée du plus petit au plus grand, guidée par des dragons. Au point où l’on s’étonne de la mise en concurrence de «productions» naturelles avec des productions artistiques. «Dans mon travail, par une sorte d’abus conscient, j’utilise une pièce qui a été pensée pour une raison bien précise et qui est complètement déplacée, ou encore une pièce qui au départ n’est pas de moi», précise-t-il.
En ensemblier décorateur, John M. Armleder joue sur le déjà-vu, le refus des genres et un glissement entre l’art, le décoratif, la science et la vie. Les notions de décor et d’objets servent de programme pour nombre de ses créations et cela se vérifie encore une fois dans l’enfilade des salles palatines du musée d’art et d’histoire. Extirpées de leur dépôt, les collections de l’institution genevoise – comprenant notamment des pièces originales d’Armleder – sortent de leur état de veille. L’artiste a procédé à des rapprochements parfois improbables, ouvrant sur de nouvelles dynamiques visuelles, conceptuelles et souvent facétieuses. Interrogeant ainsi les rapports des œuvres entre elles et leurs rapports avec le contexte où elles sont montrées. Le geste serait-il irrévérencieux, comme s’en indignait cette personne dans l’exposition l’autre jour? Cela a pourtant l’avantage non seulement de redonner vie à des pièces historiques en les confrontant à leur descendance, mais aussi de mettre en lumière une continuité de la production artistique à travers les siècles, et ce, en dépit des ruptures et des sauts stylistiques affichés.
Avec des airs à la Buren, recouverte de bandes verticales jaunes et blanches, une paroi, incurvée comme les voûtes du rez-de-chaussée, se fait écrin pour la peinture abstraite de Helmut Federle, Pierre Haubensak ou Olivier Mosset. «N’importe qui peut faire un Rembrandt, un Vermeer ou un Picasso, voire même un Armleder, mais n’importe qui ne l’a pas fait», rappelle celui qui nous propose à grands pas un accrochage de l’histoire de l’art moderne. Plus loin, des bouquets rehaussés de cadres dorés côtoient de fausses orchidées fichées dans des pneus de camion. Aménagement d’intérieur versus aménagement urbain, le kitsch pour trait d’union. On retrouve aussi de grands murs dorés comme ceux du passage Montbrillant, à la gare Cornavin, réalisés en 2018 pour accueillir le tramway 14. Mais, ici, il s’agit de présenter des instruments de musique à côté de peintures formellement inspirées de leur forme, faisant d’une guitare électrique – icône populaire, objet culte dans le milieu du rock – une peinture, plaçant le public devant le miroir que Christian Marclay a glissé au fond d’un piano à queue, incitant à de nouvelles circulations de sens, provoquant des échanges entre les valeurs du symbolique et de l’utilitaire, l’entrelacs des relations entre les objets d’art et leur décor.
Aussi dense que varié, l’enchaînement nous fait passer d’un amas de néons disposés comme un jeu de Mikado géant à des peintures murales de poulpes et de homards, en passant par des portraits montés en escalier, sans omettre une petite vitrine de timbres-postes représentant des papillons. À chaque fois, la répétition amène un rythme, ainsi un objet devient souvent motif, ce qui le charge d’un caractère décoratif indéniable. L’univers décomplexé et haut en couleurs de John M. Armleder offre peut-être une surenchère d’objets, de codes et de références, mais, soudainement, un moment suspendu invite à prendre une respiration: des cloches en verre ne recouvrent rien, de l’air tout au plus. Non moins essentiel que le célèbre couple yin-yang, le vide se présente, on le sait, comme un pivot cardinal dans le fonctionnement de la pensée orientale, et ici dans la déambulation muséale. Point culminant, un promontoire de tubes d’échafaudage s’érige au milieu de la salle des armures. À moins que ce ne soit la salle des fêtes. Car le geste le plus radical de cette fête annoncée dès l’entrée du musée, c’est la dissimulation totale des hallebardes, casques ou boucliers au profit d’une draperie argentée surpiquée de cadres dorés. Un air baroque pour faire taire ce qui alimente le souvenir des guerres, réminiscence d’un passé qui aujourd’hui redevient trop actuel.
Un même promontoire – plus petit mais pas moins drapé d’argenté – avait été récemment installé à Art Genève au milieu de la foire. Dans les deux cas, il s’agit d’une invitation à prendre de la hauteur, donnant tout le sens au titre de l’exposition Observatoires. Un titre non sans lien avec la promenade du même nom, balcon ouvert sur le lac devant le musée. Et inévitablement un rappel à la centaine de Stairs que Peter Greenaway avait parsemés en 1994 durant cent jours dans tout Genève pour nous inviter à renouveler notre manière de regarder l’environnement direct en montant seulement de quelques marches. Et ainsi nous créer notre propre film intérieur et imaginaire.
Nota bene: Exposition Observatoires. Carte blanche à John M. Armleder, musée d’art et d’histoire, MAH, Genève. Jusqu’au 25 octobre 2026.









