Kimono Un Essentiel Intemporel À La Conquête Du Monde

poza-01
Après Londres, où l’exposition fut conçue et présentée en 2020 au Victoria and Albert Museum, le Musée Rietberg de Zurich accueille l’exposition « Kimono - Kyoto to Catwalk », qui offre un tour d’horizon de la longue et riche histoire de ce vêtement iconique. C’est l’emblème vestimentaire de Madame Butterfly, l’héroïne du fameux opéra de Giacomo Puccini. Littéralement la « chose portée», le kimono, contraction des mots kiru et mono, n’est rien de moins, à nos yeux, que l’habit traditionnel japonais. Et pourtant, il faut attendre le XIXe siècle pour voir ce nom circuler, à l’heure de l’ouverture du Japon à l’ère Meiji. Auparavant, on lui a préféré dans le pays le mot de kosode, qui désigne un vêtement aux manches courtes ou celui de furisode, en version à manches longues, fusion des goûts chinois et japonais. Quoiqu’il en soit, le kimono est le vêtement par excellence pour toutes les catégories de la population insulaire des siècles durant: chez les riches comme chez les pauvres, chez les femmes comme chez les hommes et les enfants, chez les personnes âgées et les jeunes, en été en version soyeuse et légère, en hiver en version doublée et matelassée, au quotidien ou pour de grandes occasions, le kimono est partout. La simplicité de sa coupe structurée, en forme de T, élaborée à partir d’une seule pièce de tissu coupée en sept morceaux, est impressionnante. C’est le dos qui devient donc l’espace essentiel du décor dans le vêtement. Là où la mode occidentale conçoit des habits...

Après Londres, où l’exposition fut conçue et présentée en 2020 au Victoria and Albert Museum, le Musée Rietberg de Zurich accueille l’exposition « Kimono – Kyoto to Catwalk », qui offre un tour d’horizon de la longue et riche histoire de ce vêtement iconique.

C’est l’emblème vestimentaire de Madame Butterfly, l’héroïne du fameux opéra de Giacomo Puccini. Littéralement la « chose portée», le kimono, contraction des mots kiru et mono, n’est rien de moins, à nos yeux, que l’habit traditionnel japonais. Et pourtant, il faut attendre le XIXe siècle pour voir ce nom circuler, à l’heure de l’ouverture du Japon à l’ère Meiji. Auparavant, on lui a préféré dans le pays le mot de kosode, qui désigne un vêtement aux manches courtes ou celui de furisode, en version à manches longues, fusion des goûts chinois et japonais. Quoiqu’il en soit, le kimono est le vêtement par excellence pour toutes les catégories de la population insulaire des siècles durant: chez les riches comme chez les pauvres, chez les femmes comme chez les hommes et les enfants, chez les personnes âgées et les jeunes, en été en version soyeuse et légère, en hiver en version doublée et matelassée, au quotidien ou pour de grandes occasions, le kimono est partout. La simplicité de sa coupe structurée, en forme de T, élaborée à partir d’une seule pièce de tissu coupée en sept morceaux, est impressionnante. C’est le dos qui devient donc l’espace essentiel du décor dans le vêtement. Là où la mode occidentale conçoit des habits s’adaptant au corps, mettant en valeur des parties de celui-ci (les hanches ou la poitrine entre autres), la mode japonaise se conçoit sur des bases sensiblement différentes : «le kimono japonais, tout comme le sari indien», note le créateur de mode japonais Issey Miyake, « ne montre pas la forme du corps. Il enveloppe l’être et la personnalité d’une seule étoffe comme d’un seul bloc souple.» Car le corps au Japon est considéré comme un don du ciel qu’il ne faut ni modifier, ni déguiser.

Le fait que l’intérêt principal de l’habit, son caractère unique, réside dans le décor de la surface plutôt que dans sa coupe, explique la forme inchangée du vêtement à travers les siècles. Il faut remonter au tout début de ce vêtement intemporel, à la période Edo qui s’étend du début du XVIIe siècle et s’achève au milieu du XIXe siècle – une période synonyme de stabilité politique, de paix et de croissance économique. La confiance et la richesse croissante de la catégorie des marchands (en bas de la pyramide sociale, bien après les samouraïs, les fermiers et les artisans) mais aussi le marché en expansion des produits de luxe répandirent le goût de la mode dans les centres urbains du pays, notamment Kyoto, qui s’érigea en centre de la production de kimonos de luxe – sept mille métiers à tisser et dix mille artisans sont recensés dans le quartier des tisseurs de la ville impériale au début du XVIIIe siècle. Durant cet âge de floraison du kimono, les acteurs de théâtre traditionnel, le Kabuki, de véritables stars à l’époque, mais aussi de célèbres courtisanes «du monde flottant» popularisèrent le port du kimono. La gravure devint un véritable outil de diffusion et de publicité pour le vêtement et leurs créateurs. Les motifs (parfois surprenants, comme des têtes de mort et des squelettes qui constellent le kimono d’un célèbre acteur de théâtre) et les couleurs sont alors sujets à imitation. Rang social, genre, âge déterminent la qualité du décor et des tissus employés. L’exposition, dont les pièces présentées sont quasiment toutes issues du Victoria and Albert Museum, fait la part belle au kimono féminin, souvent plus sophistiqué et plus audacieux que son équivalent masculin, plus simple dans les couleurs, plus discret dans ses motifs. Dans la version simple, réservée au personnel de maison par exemple, les motifs géométriques et les bandes de couleur unie dominent. Dans leur version luxueuse, les décors parsemant les kimonos peuvent être d’une créativité et d’une subtilité infinies: représentations de paysages montagneux, de jardins, de bambous ou de branches de cerisiers et de pruniers en fleurs, de grues, de hérons, de carpes ou de papillons. Les gammes de couleurs, les tissus employés (des crêpes de soie aux cotonnades) ou les techniques (broderies ou pochoirs) frappent par leur variété. Des livres de modèles diffusent les nouveaux diktats de la mode: on les appelle les hinagata-bon et ils sont lus par les fabricants, les vendeurs, les acheteurs, principalement des acheteuses. Contrairement à une idée reçue, la mode n’est pas une invention occidentale. Dès le XVIIIe siècle, une industrie de la mode existe donc bel et bien au Japon mais il faut attendre l’ouverture d’une île coupée du monde extérieur depuis 1630 (et c’est chose faite en 1868) pour que la fabrication du kimono se mécanise et s’industrialise. L’introduction de technologies occidentales comme la teinture synthétique étendit la palette des couleurs (pour la première fois, le violet fait son apparition) et l’utilisation de motifs occidentaux élargit le répertoire des décorations. De même, l’usage d’une ceinture nouée dans le dos, le obi, se répand et devient plus sophistiqué. Déjà sous la période Edo, les contacts avec les marchands hollandais avaient permis l’entrée sur l’île de tissus exotiques venus d’Inde, de Java ou même d’Europe que les Japonais nommaient sarasa, le seul bien pour lequel le commerce avec l’étranger était alors autorisé. Les contacts intensifiés à partir de 1868 entre le Japon et le reste du monde popularisent la culture japonaise en occident. À cette vogue du «japonisme», qu’on retrouve jusque dans les œuvres d’art du début XXe siècle – chez un Nabi comme Vuillard ou un Van Gogh – appartient aussi cette découverte du kimono vite réadapté à la culture européenne et nordaméricaine. Le kimono, porté tant par les artistes que par la haute société, devient robe de chambre, tenue réservée au domaine de la maison et de l’intime ou costume non-conformiste à l’exotisme assumé. Parallèlement, au Japon, les hommes adoptent progressivement la tenue occidentale et seules les femmes japonaises porteront l’habit traditionnel de manière ininterrompue jusqu’au milieu du XXe siècle. «Tandis que le Japon cherchait à définir sa relation avec l’Occident de la fin du XIXe au début du XXe siècle, le kimono se charge alors d’un sens non plus seulement littéral mais de plus en plus symbolique», remarque Anna Jackson, la commissaire anglaise de l’exposition. La Seconde Guerre mondiale signera le déclin du vêtement au Japon: le port du kimono est réservé aux occasions spéciales – cérémonies de réception de diplômes, mariages – tandis que l’habit occidental est largement adopté par tous. D’un habit quotidien, il évolue en un objet culturel, un costume national vénéré comme l’essence-même du Japon. La mode occidentale s’est emparée du kimono au moment donc où son pays d’origine l’abandonnait au quotidien: pièce intemporelle, elle inspire des créateurs de mode aussi divers que John Galliano, Yves Saint Laurent ou Jean-Paul Gaultier. Mais c’est aussi dans son pays natal que le kimono retrouve ses lettres de noblesse avec la créatrice de mode Tamao Shigemune qui détourne le vêtement traditionnel avec ses motifs tirés du registre kitsch ou encore Akira Times, un photographe qui joue avec les codes du kimono traditionnel pour en faire un vêtement d’aujourd’hui. C’est le pari de l’exposition de Londres présentée à Zurich que d’inclure une partie très contemporaine dans le parcours, qui raconte la modernité nouvelle de cette pièce iconique. Ce qui semble faire écho au constat de l’engouement très actuel du kimono, lié à la culture manga, du jeu vidéo voire du cosplay que trace Emmanuelle Hyson, directrice artistique du bureau de tendances Leherpeur: «le kimono est l’expression d’une fantaisie et c’est un vêtement non genré qui convient à tout le monde, peu importe notre morphologie.»

Artpassions Articles

E-Shop

Nos Blogs

Instagram Feed