Par Karine Tissot
Merz est le nom que Kurt Schwitters donnera à tous les domaines de sa création artistique – peinture, sculpture, architecture, poésie, théâtre, typographie et happening. Figure cardinale de l’art de la première moitié du XXe siècle, l’artiste allemand est exposé pour la première fois en Suisse depuis vingt ans.
D’abord la destruction de ses œuvres, puis la perte de son travail en tant que conseiller pour la typographie et l’affichage de la Ville de Hanovre et, finalement, un exil forcé en 1937, en Norvège puis en Grande-Bretagne, où il meurt en 1948. C’est au prix d’un grand sacrifice que Kurt Schwitters échappe aux persécutions des nazis. Il laissera derrière lui notamment cette œuvre phare et unique à l’ère des avant-gardes, le Merzbau, construction d’art total de plusieurs pièces réparties sur deux étages, faite de matériaux récupérés. Nourri de sa fascination pour l’art géométrique auquel l’artiste et théoricien néerlandais Theo Van Doesburg – instigateur du mouvement De Stijl – l’a initié, Schwitters réalise ce collage tridimensionnel monumental conciliant peinture, sculpture et architecture, et pose sans le savoir les fondements de quantité d’installations modernes et contemporaines. N’était-ce pas Jean Tinguely qui disait de lui: «J’étais totalement enschewittré, je n’en avais que pour Schwitters?» L’inspirant dispositif qui avait investi en réalité son atelier et son logement de Hanovre sera détruit en 1943 par un bombardement aérien.
Œuvre en progression constante depuis 1927, et jamais achevée, ce Gesamtkunstwerk aujourd’hui documenté par le biais de textes et de photographies, est l’architecture du Merz, un concept appliqué par Schwitters d’abord à la toile, avant de sortir du cadre pour évoluer en trois dimensions. L’artiste finit même par appliquer le terme à sa propre personne, et inventa un verbe, «merzen», pour caractériser l’ensemble de sa production artistique. «Le matériau est aussi insignifiant que moi-même. L’essentiel est de donner forme. Comme le matériau est insignifiant, je le choisis en fonction des exigences du tableau. En accordant entre eux des matériaux divers, j’obtiens un plus par rapport à la seule peinture à l’huile car, outre l’évaluation d’une couleur en fonction d’une autre, d’une ligne en fonction d’une autre ligne, d’une forme en fonction d’une autre forme, je mets en valeur également le bois en fonction du jute, par exemple. J’appelle Merz cette vision du monde qui engendre ce genre de conception artistique». Marqué par une organisation qui trouvait sa source dans la récupération d’objets de toutes sortes – des tickets de tramway aux couvercles de boîtes de conserve en passant par des boutons ou des bouts de verre, en d’autres termes les matériaux les plus ordinaires qui lui tombaient sous la main –, son art qui se tourne vers le collage dès 1918, va aller progressivement en s’épurant. Et cette évolution touche également le Merzbau, dont les développements seront de moins en moins hétéroclites pour finalement se fondre en une composition blanche, sans aspérités, même si l’aspect du travail renvoie en certains endroits aux architectures gothiques, expressionnistes et constructivistes.
Schwitters, qui aurait souhaité rejoindre officiellement le groupe dada de Berlin, a dû se frayer son propre chemin artistique. Marqué alors de ses propres formes et dans une grande indépendance, son style décalé et poétique est baptisé «Merz», un autre mot que «dada» – terme qui, rappelons-le, avait été trouvé par hasard en ouvrant les pages d’un dictionnaire. Il s’agit à vrai dire moins d’un mot que d’une syllabe, extirpée lexicalement de Kommerzbank. Dépourvu de signification, il provient du premier tableau-assemblage réalisé par Schwitters dans lequel pouvait se lire le mot collé et découpé dans une annonce Kommerz und Privatbank. On est en 1921 et Schwitters s’invente, rejeté par les dadaïstes ou plus précisément par l’écrivain et poète Richard Huelsenbeck, fondateur du groupe berlinois, qui ne voulait pas de lui. Alors il répond: «Merz exige la libération de toute contrainte afin de pouvoir former artistiquement. Liberté n’est pas licence effrénée, mais produit d’une rigoureuse discipline artistique. Merz signifie également tolérance envers toute restriction pour raisons artistiques. S’il sait former, un artiste doit avoir le droit, par exemple, de faire un tableau rien qu’en assemblant des papiers buvards.» Et au dadaïste Raoul Hausmann d’insister: «Merz était autant dada que dada était Merz». Ce dernier que l’on nommait le Dadasophe rappelle que tous deux sans le savoir avaient publié en même temps (en décembre 1920) presque les mêmes phrases, par lesquelles ils prenaient position pour l’absurde, Schwitters à Hanovre: «Je pèse le sens et le non-sens. Je préfère le non-sens, mais ça, c’est une affaire purement individuelle.» Et lui à Berlin: «Le dadaïste aime le non-sens et il hait la sottise.»
«Schwitters. L’avant-gardiste inclassable» est le titre de l’exposition du Centre Paul Klee à Berne qui promet un panel riche en collages ou autres compositions élaborées à partir de la vie quotidienne pour élever l’assemblage au niveau de la poésie. Une manière de faire qui lui aura valu d’être classé comme iconoclaste ou d’être perçu comme subversif, alors qu’il cherchait avant tout à produire de l’abstrait par un équilibre de formes et de couleurs comme d’autres l’auraient fait avec des tubes de peinture. Tout ça dans le sillage des cubistes qui avaient introduit pour la première fois en 1912 des éléments réels collés dans leurs toiles. Schwitters, au sortir de la Première Guerre mondiale, prolonge ce geste perçu d’abord comme irrévérencieux, avec un ton, des teintes, et un équilibre qui riment avec harmonie pour des tableaux-poèmes. Ceci dans l’idée d’en faire un genre à part entière: «Je me sentais libre et ne pouvais m’empêcher de crier ma jubilation à la face du monde. Par mesure d’économie, je pris ce que je trouvais, car notre pays était devenu pauvre. On peut aussi crier en se servant d’immondices, et c’est ce que je fis en les collant et clouant ensemble. Je leur donnai le nom de Merz.»
Opposé à la coloration politique communiste que Dada prend au sein de certains cercles en Allemagne, Kurt Schwitters restera un dadaïste différent, prônant comme Tristan Tzara que «Dada est à l’enseigne de l’abstraction», celle qui met à zéro les valeurs bourgeoises du XIXe siècle au profit d’une lecture libre de l’œuvre et, partant, du monde. Considérant l’art dans sa totalité, Kurt Schwitters n’a imposé aucune limite à la création. En peinture comme en poésie, il recherchait de nouvelles sensations. À titre d’exemple, Ursonate est un poème musical constitué de syllabes et d’onomatopées qui ouvrit la voie à la poésie concrète et fut déterminant pour la notoriété de son auteur. Tout comme Anna Blume, recueil publié en 1922, et dont un café berlinois porte aujourd’hui le nom en guise d’hommage.
Nota bene: Exposition Schwitters. L’avant-gardiste inclassable, Centre Paul Klee, Berne. Jusqu’au 21 juin 2026.









