Par Arthur Dreyfus
À Paris, le Centre Pompidou et le Grand Palais s’unissent pour éclairer les dernières années de création d’une des figures tutélaires de la modernité picturale.
Toute œuvre véritable surgit d’un combat entre la vie et la mort. Mais ce combat prend-il la même forme chez un jeune artiste et chez un artiste vieillissant? Quand la guerre éclate en 1939, l’auteur de La Danse a soixante-dix ans. L’essentiel de son parcours pourrait appartenir au passé. C’est d’ailleurs ce qu’il croit lui-même, avant de se raviser trois ans plus tard. En 1942, après une opération qui lui fait frôler la mort et le laisse physiquement diminué, l’artiste explique: «J’avais tellement préparé ma sortie de la vie, qu’il me semble être dans une seconde vie.» La phrase est poignante. Elle dit qu’aucun destin n’est clos d’avance. Et préfigure l’intensité créatrice que Matisse insufflera à son travail jusqu’à sa mort, en 1954. Cette trajectoire conclusive s’avère enfin retracée dans ses étapes les plus marquantes, grâce à une sélection de plus de trois cents pièces issues de collections variées – dont la Fondation Beyeler. On aura rarement rencontré Matisse d’aussi près: quelle meilleure façon de saisir la logique secrète d’un artiste que d’observer le dialogue entre sa vie, ses espoirs et son œuvre?
Reprenons ainsi les choses dans l’ordre. Après l’exode, le maître reçoit des propositions d’exil, mais les décline. Installé depuis 1940 dans son appartement du Régina à Nice, en zone libre, il écrit à son fils Pierre: «Et si tout ce qui vaut un peu quelque chose sort de la France, qu’en restera-t-il? […] Quoi qu’il arrive, je ne bougerai pas.» Le peintre a beau être perçu comme un «artiste dégénéré» par le régime nazi, il a beau refuser d’exposer en France occupée, sa décision est irrécusable: il ne quittera pas son pays. De cette immobilité contrainte, à la fois physique et politique, il tire néanmoins un élan inédit pour le dessin, qualifiant de «floraison» la prolifération de formes qui naissent depuis son lit. Si le corps décline, l’esprit demeure souverain. En 1941, Matisse réalise une série d’illustrations inspirées du Pasiphaé de Montherlant. Son trait blanc sur fond noir jaillit telle une entaille de lumière dans l’obscurité. Quant aux visages qu’il prête aux poèmes de Ronsard ou de Charles d’Orléans, ne le reconduisent-ils pas vers le monde lointain des contes et des féeries? Ils exacerbent en tout cas l’infinie tendresse de sa sensibilité.
En 1943, un raid sur Nice et la menace d’une prise de contrôle allemande l’obligent à rejoindre Vence. Matisse loue la villa Le Rêve, dont le jardin luxuriant lui rappelle Tahiti. La végétation s’impose de nouveau au cœur de son imaginaire. Ce n’est pas un hasard si paraît alors Dessins. Thèmes et Variations, qui révèle la méthode «sérielle» de l’artiste: explorer toutes les potentialités d’un thème, comme en musique, à l’image d’une plante qui se ramifie. L’œuvre ne réside pas dans chaque variation prise séparément, mais dans leur déploiement collectif, tel un jardin dont la profusion fait l’unité. À la même période, bien avant sa publication en 1947, il élabore les premières maquettes en papiers gouachés de Jazz, qui s’imposera d’emblée comme l’un des livres d’artiste majeurs du XXe siècle.
Au-delà de sa santé fragile qu’il parvient à surmonter, on peut se demander comment ce bâtisseur trouve encore la force – et surtout la foi – de créer lorsque la guerre vient le frapper de plein fouet. En 1944, son épouse Amélie et leur fille Marguerite sont arrêtées pour faits de résistance. La première passera six mois en prison, la seconde sera torturée et déportée avant d’être par miracle libérée. Mais le travail semble constituer un rempart contre l’épreuve. Les Fleurs du mal ne deviennent-elles pas, soudain, les fleurs qu’arrose l’ombre nazie? Matisse se plonge dans l’illustration du recueil de Baudelaire. Sa ténacité impressionne: Aragon fait de lui un symbole d’espoir dans la France occupée.
À la Libération, qui ouvre aussi pour le pays une «seconde vie» après la défaite de l’envahisseur, le peintre regagne la capitale. Au Salon d’Automne de 1945, plusieurs de ses œuvres récentes sont exposées – dont La Blouse roumaine et son éclatante palette bleu-blanc-rouge. En acquérant plusieurs toiles pour le Musée national d’art moderne, l’État entérine la reconnaissance du créateur comme figure nationale. Beaucoup se seraient contentés de cette consécration. Matisse en profite, au contraire, pour repartir de zéro. Car ici s’amorce l’ultime révolution de sa vie: à la fin de 1945, il réalise La Lyre, qu’il considère comme sa première véritable gouache découpée. Peu à peu, formes et papiers colorés envahissent les murs de son atelier, qu’il rebaptise «l’usine». Parallèlement à une commande de tapisserie, Matisse cisèle depuis Paris, dans son appartement du boulevard Montparnasse, sa dernière grande série de peintures, qu’il achèvera en 1948: les Intérieurs de Vence.
Jusqu’à la fin, le destin et l’œuvre se répondront: de plus en plus faible, l’artiste va se consacrer à un projet religieux d’une ampleur inédite: la conception pour les dominicaines de la chapelle du Rosaire à Vence, envisagée comme œuvre totale: vitraux, céramiques murales, mobilier, jusqu’aux vêtements liturgiques. Aidé par le père Couturier et le frère Rayssiguier, il y poursuit un objectif d’envergure: réinventer l’art sacré – par la grâce de la couleur et de la lumière. Mené à terme en 1951 au prix d’un effort immense, l’entreprise prendra pour lui la valeur d’un aboutissement intime: «Quand j’entre dans la chapelle, dira Matisse, je sens que c’est moi tout entier qui suis là, enfin tout ce que j’ai de meilleur.» Il est bouleversant de penser qu’à l’image de son ami Picasso, il aura, jusqu’à son dernier souffle, dépouillé son art pour atteindre la pure expressivité d’une main enfantine – mais riche de toute une vie.
De retour à Nice, tout en menant ce chantier colossal, Matisse érige la gouache découpée en langage plastique autonome. Le début des années cinquante voit naître une série de merveilles. D’abord La Perruche et la Sirène, La Tristesse du roi, les célèbres Nus bleus, puis La Piscine, vaste environnement mural déployé sur les murs du Régina. Fusionnées aux formes de l’eau, les corps des danseuses convoquent la devise du peintre Martin Barré: «Au-delà du figuratif et de l’abstrait, il y a la peinture.» Les découpes, aussi simples que majestueuses, condensent l’expérience d’une vie entière.
En 1953, Matisse signe l’une des pièces les plus radicales: une polychromie géométrique de papiers gouachés, L’Escargot, qui synthétise toutes les conquêtes de la première moitié du XXe siècle – et annonce l’abstraction américaine à venir. L’année suivante, son œuvre finale prend la forme d’un vitrail commandé par Nelson Rockefeller. Deux jours après avoir achevé sa maquette, il s’éteint entouré de sa fille Marguerite et de son assistante Lydia Delectorskaya. La presse rend hommage à celui que le New York Times qualifia de «jeune rebelle devenu vieux maître». L’une des dernières paroles de Matisse résume l’extraordinaire maturation de son art: «Je n’ai pas cherché la beauté, j’ai cherché la vérité.» Il faut le voir pour le croire. Ou mieux: pour le comprendre d’un seul regard.
Nota bene: Matisse, 1941-1954 – Grand Palais, Paris, en coproduction avec le Centre Pompidou. Jusqu’au 26 juillet 2026.









