Par Bérénice Geoffroy-Schneiter
Héritière d’une longue tradition de savoir-faire, la mode africaine bat en brèche tous les clichés. Raffinée, éclectique et audacieuse, elle s’expose dans toute sa splendeur au musée du quai Branly, à Paris.
En 1998, le couturier mauritanien Alphadi fondait le Festival international de la mode africaine (FIMA), dont la première édition se tint au cœur du désert de Tiguidit, au Niger. L’éblouissement fut total pour les quelque cinq mille personnes venues de cinquante-deux pays qui eurent la chance d’assister à ces défilés qui célébraient avec une énergie hors du commun la vitalité des stylistes du continent noir. On y croisait des figures historiques comme Chris Seydou, Pathé’ O et Oumou Sy, dialoguant avec les créations d’Yves Saint Laurent et Kenzo…
Près de trente ans plus tard, la mode africaine est partout: dans les rues de Kigali, de Johannesburg et de Bamako, comme dans celles de Paris, Londres et New York. Elle envahit les couvertures de magazine, se faufile dans les salles de concert et s’invite dans les défilés de haute couture. Négligée par les historiens, elle a longtemps été résumée à quelques clichés, tout entier résumés dans le mot «boubou».
Une si longue histoire…
Fruit d’un partenariat avec le Victoria & Albert Museum (où elle remporta un énorme succès), l’exposition du musée du quai Branly apporte un éclairage salutaire en replaçant la mode africaine dans la longue histoire de cet «art du paraître». «Les premiers voyageurs européens ont retranscrit dans leurs récits leur émerveillement devant la beauté des textiles africains. Dès les époques historiques, l’Afrique rivalisait aisément avec l’Europe en matière de production et de création. L’art du tissage et de la parure atteignait des niveaux inégalés au Mali comme au Nigeria», souligne ainsi Hélène Joubert, la responsable de l’Unité Patrimoniale Afrique. Il suffit, pour s’en convaincre, d’admirer les quelque cent trente pièces appartenant aux collections du musée parisien, et dont la plupart n’ont jamais été dévoilées au public: tuniques et pantalons bogolan du Mali tissés par les hommes et teints par les femmes, pagnes des Ewe du Ghana et du Togo dont les motifs (oiseaux, mains, tabourets et chaises européennes) sont des symboles de pouvoir et de prospérité, jupes perlées Iraqw de Tanzanie dont les couleurs se réfèrent au cosmos, mais aussi parures et bijoux réalisés dans les matériaux les plus éclectiques (or, ivoire, cuivre, laiton, paille, cornes, cuir, griffes…).
L’affirmation de styles
À l’aube des années cinquante (qui voit l’éclosion des indépendances et d’un panafricanisme naissant), c’est un tout autre rôle que va alors jouer la mode africaine, vectrice d’émancipation et de modernité. Ambassadeurs de cette nouvelle vision d’une Afrique créative et décomplexée, les stylistes revendiquent ainsi l’originalité de leur langage, délesté de toute référence occidentale.
Le couturier camerounais Imane Ayissi a affirmé en 2021 que présenter sous les moulures dorées d’un immeuble parisien, pendant la semaine de la Haute Couture, de luxueux vêtements contemporains à partir de textiles tissés par des artisans du Cameroun, du Ghana et du Nigeria, était pour lui la meilleure façon de démontrer que le savoir-faire africain est tout aussi sophistiqué et précieux que l’artisanat dans le reste du monde. Ses créations mêlent avec virtuosité des matériaux bruts comme l’écorce de bois et le raphia, à des matières délicates comme les perles et la soie.
Bien avant lui, la styliste Naïma Bennis (née à Casablanca en 1940) fit figure de pionnière en détournant de façon non conventionnelle des usages et des tissus traditionnels marocains. Inspirées par la forme et la coupe du burnous masculin, ses capes réalisées dans du velours soyeux et ornées de passementerie dorée allaient faire fureur auprès de la clientèle fortunée et cosmopolite du Maroc des années soixante et soixante-dix. En apposant son nom en caractères gras sur les étiquettes de ses créations luxueuses, Naïma Bennis contribua parallèlement à professionnaliser l’industrie de la mode de son pays, tout en revendiquant pleinement son statut de styliste à part entière.
Surnommé «l’enfant terrible de la mode ghanéenne», Kofi Ansah (1951-2014) a de son côté fait exploser les préjugés sur la mode africaine en réalisant pour la princesse Anne d’Angleterre un somptueux haut en perles qui fit la Une de tous les journaux de l’époque. Diplômé de la Chelsea School of Arts de Londres, il n’en prônait pas moins dans ses créations des influences interculturelles, comme le démontra avec éclat sa collection Blue Zone (1997) mixant avec bonheur le kimono japonais, l’agbada traditionnelle d’Afrique de l’Ouest et le denim.
Mais c’est peut-être Chris Seydou (1949-1994) qui a, davantage encore, jeté une passerelle entre le savoir-faire africain et la haute couture en sublimant le bogolan dans ses créations. Fabriqué traditionnellement par les Bambaras du Mali, ce tissu de coton ou de laine et teint dans de la boue fermentée se prêtera alors à toutes les métamorphoses sous les doigts de ce roi incontesté de la coupe. Grand admirateur de la Haute Couture parisienne (il empruntera à Christian Dior le début de son prénom), Chris Seydou sera néanmoins l’un des plus grands ambassadeurs de la mode africaine, qu’il ne cessera de promouvoir jusqu’à son retour au Mali, en 1990.
Puisant son inspiration aussi bien dans les somptueux bijoux des Touaregs comme dans l’ancien royaume Kuba d’Afrique centrale, Alphadi a, quant à lui, été surnommé à bon escient «le magicien du désert» tant ses créations distillent un parfum de mystère et de féerie. «Je trouve important de montrer la beauté du continent africain, la diversité de nos cultures et la longue histoire de chacune d’entre elles», plaide cet infatigable chantre d’un panafricanisme serein et apaisé…
Sous le regard des artistes
À l’instar des stylistes, les artistes ont également participé à cette «révolution du Beau», mixant avec délectation les codes traditionnels avec les accessoires de la modernité. Rarement photographiées dans les magazines de mode internationaux, les top-modèles africaines font ainsi leur apparition sous l’objectif du photographe ghanéen James Barnor (né en 1929), dont les clichés inventent une nouvelle représentation de la beauté, de l’élégance et du style noirs. Aux côtés des images devenues iconiques du malien Seydou Keita, l’exposition lève aussi le voile sur les photographies d’un autre maître du Noir et Blanc: le soudanais Rashid Mahdi (1923-2008). Vêtue de ses plus beaux habits, toute la bonne société bourgeoise de Khartoum défila ainsi dans son studio d’Atbara, témoins malgré eux d’une époque évanouie…
Enfin, le camerounais Samuel Fosso s’est rendu célèbre par sa série African Spirits qui lui a offert le prétexte de se glisser dans la peau et les vêtements de personnages historiques, telle la militante américaine Angela Davis reconnaissable à sa coiffure afro. Comme chez nombre de stylistes africains d’aujourd’hui, son manifeste est tout autant politique qu’esthétique…
Nota bene: Exposition Africa Fashion, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris. Du 31 mars au 12 juillet 2026.









