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Sublime Hiegel

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Soixante-seize ans, une vitalité, une fierté, un chic, un mordant, un feu indomptables, la plus grande comédienne française depuis Madeleine Renaud. Renvoyée jadis abusivement de la Comédie-
Française où elle excellait, elle a pris une revanche éclatante dans le théâtre privé. Cette année, elle a
été en scène dans des pièces de deux des plus forts dramaturges de notre temps, l’Autrichien Thomas
Bernhardt et le Français Jean-Luc Lagarce, deux auteurs au langage dru, serré, convulsif, corrosif.
Elle en a fait miroiter avec magnificence le mélange de farcesque et de tragique, l’humour noir,
le pathos obsessionnel, la rage vengeresse. Hiegel fascine, éblouit, subjugue, on ne la quitte pas un
instant des yeux, tant elle nous tient en son pouvoir, autant par sa démarche féline, ses sursauts de
colère, ses subits alanguissements, que par sa diction impeccable et ses accents de folie contrôlée.
Et toute l’horreur ou la drôlerie qu’elle incarne, elle les joue en douceur, sans forcer, comme des
évidences qui frappent en plein coeur.


Avant la retraite de Thomas Bernhardt est, comme ses autres pièces et ses romans, une charge féroce
contre l’Autriche qu’il présente comme étant encore innervée et pourrie de venin nazi. Huis-clos
étouffant entre un ancien officier SS et sa soeuramante, qui célèbrent avec une ferveur immuable
l’anniversaire de Himmler et le passé hitlérien, et regrettent que l’extermination des Juifs n’ait pas
été totale. Hiegel règle toutes les phases de ce cérémonial morbide avec un entrain juvénile et une
fraîcheur atroces. Seule une très grande tragédienne était capable de restituer sans emphase la
démesure monstrueuse de ces êtres qui n’avaient rien oublié, rien appris.


Avec Lagarce, Hiegel montre une autre face de son talent. Le théâtre de cet auteur n’est pas politique,
il est moins écrit, moins littéraire, tissé, souvent, de lieux communs, si communs que, à la lecture,
il peut paraître plat et sans intérêt. Du pur théâtre, qui ne prend toute sa force que lorsqu’il est dit, par
une actrice qui donne à chaque mot son poids de mélancolie, de comique, d’autodérision. Ainsi en
est-il de Music-hall, monologue (accompagné des pitreries de deux boys plaisamment grimés) d’une
chanteuse de music-hall sur le retour évoquant ses aventures passées. Texte déjanté, qui repose
(comme ceux de Ionesco dont l’influence n’est pas niable) sur certains bouts de phrases prononcés et
répétés avec une absurde conviction, telle la litanie sarcastique sur le « tabouret », meuble qui se
distingue d’une chaise en ce qu’on peut en faire le tour, mais qui a l’inconvénient de prendre feu
soudain dans un brasier inopiné, ou la psalmodie sur le mot « goguenard », sorte d’insulte jetée
à ceux qui ne comprennent pas la détresse de l’exétoile. Elle se console aux accents de la chanson
de Joséphine Baker, « Un mot d’amour c’est incolore / Mais un baiser c’est éloquent », qu’on entend
en sourdine. Et toujours ces regards chaloupés, ces moues désabusées, cette causticité retenue dans les
limites d’une élégance surannée… Campant cette ancienne diva qui avance sans illusions mais reste
imperturbable dans les décombres de sa vie, extraordinaire Hiegel…


Et plus insurpassable encore dans l’autre pièce de Lagarce, les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, texte lui-même plus riche et complexe. Seule en scène, elle expose les règles à suivre pour le baptême, l’éducation, les soirées dansantes, les fiançailles, le mariage, la vie conjugale, le veuvage, les
obsèques : énumération, dérisoire et hilarante, des étapes par où passe une vie humaine. Les prénoms
saugrenus, la liste des toilettes appropriées à chaque occasion, la répartition des convives à la table des
repas de famille, les diverses convenances à observer donnent lieu à des variations aussi cocasses qu’inattendues. Une fois de plus, leur drôlerie n’apparaît que faiblement à la lecture ; mais que cette actrice de génie en détache la force comique en appuyant sur chaque détail, tantôt avec désinvolture, tantôt avec une gravité de circonstance encore plus explosive, et nous voilà éblouis d’un miracle.

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